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Le pastoralisme : recherches, archives, images


Sur les traces de la transhumance entre Alpes et Provence. Graffiti pastoraux de la plaine de La Crau, archives de la mobilité
Doctorant I.D.E.M.E.C., Aix-en-Provence.
  

Parainnée par le Musée-conservatoire du Patrimoine de Haute-Provence (SALAGON), cette enquête a reçu le soutien de la Mission du Patrimoine Ethnologique (dans le cadre d’une allocation de recherche). L’auteur remercie Marie-Barbara Le Gonidec (M.P.E.), Danielle Musset (SALAGON) et Georges Ravis-Giordani (I.D.E.M.E.C.)

 

En basse-Provence, dans la plaine de la Crau, depuis plusieurs générations, les bergers ont confié à la pierre le souvenir de leurs séjours dans ces solitudes plates et venteuses, souvent battues par le mistral : des centaines d’inscriptions profondément gravées sur les murs des bergeries et les puits. Cette multitude de signes et de noms excite la curiosité et l’imagination. On y verrait volontiers les traces d’une longue généalogie de pastres nous ramenant à l’époque où les premiers bergers provençaux poussaient leurs troupeaux dans ce qui était alors une vaste steppe trouée çà et là de quelques étangs. Si ces graffiti ne nous permettent pas de remonter aussi loin dans le temps (les plus anciens trouvés à ce jour datent du dix-huitième siècle), ce patrimoine méconnu, laissé en pâture aux lichens et à l’érosion, compte pourtant parmi les archives les plus précieuses de la transhumance dans le sud-est de la France, des archives de plein air.

 

La Crau, terre de mémoire

Delta fossile de la Durance, située sur la rive est du Rhône, face à la Camargue, la Crau présente aujourd’hui un paysage contrasté de zones bocagères de prés et de pâturages semi-arides, les coussouls (du latin cursorium, parcours) . Criblée de galets ocres, rouille et gris, cette plaine où pousse une herbe d’une qualité incomparable est de longue date fréquentée par les bergers.

L’histoire de cette terre est inscrite dans son sol et dans ses pierres. Pierres des enclos dans lesquels les premiers bergers provençaux, il y a cinq mille ans, parquaient leurs bêtes pour la nuit. Pierres des murs des bergeries antiques construites, voilà deux mille ans, par les colons romains de la ville d’Arles ; de longs bâtiments dont le nombre (évalué à une centaine) laisse deviner l’intense activité pastorale de la Crau antique. Pierres des crosses, les enceintes de galets en forme de croissant où, jusqu’au XIXe siècle, les bergers protégeaient leurs brebis du mistral. Avec l’introduction du Mérinos, race à laine fine, moins robuste que la vieille race du pays d’Arles, ces abris rudimentaires ont été supplantés, entre 1830 et 1870, par une soixantaine de vastes bergeries (environ trente mètres sur dix) pouvant abriter jusqu’à mille bêtes. Ce sont ces bâtiments, encore utilisés de nos jours, que les bergers ont constellés de leurs écritures.

 

Les graffiti de la transhumance

Brassaï, le photographe, qui fut un des premiers à révéler la dimension sociale et artistique des graffiti, soulignait au début des années 60 combien ces expressions spontanées étaient restées à peu près inexplorées. Sa passion l’avait mis sur la piste des graffiti de la transhumance en Haute Provence. Avec ceux des gitans, il les citait parmi les plus méconnus de tous. Depuis lors ces inscriptions laissées par les bergers sur les rochers et les portes des cabanes dans les alpages ont fait l’objet de quelques études isolées. Mais rares sont ceux qui savent qu’elles ont leur équivalent en plaine et qui plus est dans un territoire relativement restreint. En Basse Provence, la Crau est en effet le seul site à présenter une telle densité de graffiti pastoraux. Tous localisés sur les cabanons (habitats des bergers), les bergeries et les puits, ils sont beaucoup plus aisément repérables qu’en montagne.

Techniques

Hormis quelques rares graffiti effectués sur les murs intérieurs des bâtiments, la plupart s’étalent au grand jour sur les pierres tendres (provenant des carrières de Fontvieille et de Beaucaire) des chaînages d’angle et celles des ouvertures des cabanons et bergeries. Les bergers gravent avec les moyens du bord, ils ne s’embarrassent pas d’outils sophistiqués : (Emile Masse, né en 1922 à Seyne-les-Alpes). La gravure n’est pas le seul moyen d’expression des bergers de Crau qui tracèrent aussi de plus frustes graffiti à la peinture ou au bori (le crayon gras de marquage). Dans quelques cabanons, on peut encore lire quelques fragiles écritures joliment calligraphiées à la pointe d’un crayon mine.

Les graveurs : des bergers d’origine alpine

Ces écritures pastorales nous fournissent de précieux renseignements sur la mobilité des bergers alpins entre les montagnes des Alpes et les plaines du littoral méditerranéen. Aujourd’hui, si la Crau est le lieu d’un pastoralisme transhumant vivant (ses prés et ses coussouls sont parcourus chaque année par plus de cent mille brebis), c’est aussi une sorte de conservatoire historique du pastoralisme provençal et alpin. Les graffiti nous donnent en effet des éléments précis sur les origines de ces hommes qui s’engageaient auprès des grands propriétaires arlésiens. Ainsi au cabanon de la bergerie de Peau de Meau, Léon Michaud grave soigneusement son nom en lettres capitales, ajoute qu’il vient et qu’il est . Sur la bergerie du Nouveau Carton, en 1901, Sebastiano Lamberto précise qu’il vient : de Ferrière, un petit village de la haute vallée Stura en Piémont (Italie). Sur le même bâtiment, Marius Murris trace un grand cœur dans lequel il grave .

Les vieilles familles de la pastriho cravenne dont les noms constellent les murs des bergeries sont toutes originaires des Alpes du sud, de ces vallées de langue occitane où l’on élève le mouton. La moitié d’entre elles viennent du Vercors, de l’Oisans, du Briançonnais, du Dévoluy, de l’Ubaye…, l’autre moitié du Piémont, des vallées frontalières voisines de la Provence. Des régions où les grands troupeaux transhumants montent chaque année, —et d’où les hommes, réputés pour leur savoir-faire pastoral, partent volontiers depuis le Moyen âge faire le berger dans les plaines du bas-pays. Engagés dans un premier temps comme ouvriers-bergers ou comme baile-pastre (maître-berger) pour gouverner les gros troupeaux des de la Crau, après quelques années certains d’entre eux deviennent éleveurs. Ils s’installent en Basse Provence et continuent d’entretenir des relations avec leur pays de départ, quelques-uns y amènent même leurs bêtes à l’estive. L’arrivée du troupeau, annoncée par la musique des sonnailles, est fêtée par tout le village. L’automne venu, ils s’en retournent en Provence en ramenant souvent de nouvelles recrues.

Rosaces, edelweiss et "vive l’amour"…

En Crau tous ces pastres ont consigné leurs patronymes, les noms de leurs villages d’origine, leur date de naissance, celle de leur passage… Ils ont aussi gravé des cadrans solaires, des marques de troupeaux et quantité de décors proches de ceux que les bergers aiment à sculpter sur le bois des colliers de sonnailles : motifs végétaux, signes géométriques. Des décors (cœur, croix, rosaces, étoiles…) que l’on retrouve dans l’artisanat alpin du bois et qui ont pu avoir autrefois, en plus de leur rôle ornemental, une fonction prophylactique. Les bergers sont les derniers usagers de ce vieux langage géométrique qui semble remonter à la nuit des temps, mais dont la symbolique est enfouie. L’edelweiss, que l’on trouve de place en place, est le seul motif auquel ils accordent encore un sens : .

Dans le flux du travail, les murs des bergeries servent de carnets de notes. On y trouve des additions, des graffiti de comptage du troupeau, parfois une phrase, comme un mot qu’on aurait laissé sur la table : . Mais on leur confie aussi des choses plus personnelles, des souvenirs. Dans les années 30, Alberto Beltrando grave le blason du deuxième régiment d’Alpini —les chasseurs alpins italiens— sur toutes les bergeries où il séjourne. Les bergers y expriment aussi leurs sentiments. (Vive l’amour) s’exclame l’un d’entre eux sur une belle pierre en forme de borne où il a gravé un homme et une femme face à face : souvenir ou promesse de fiançailles…

Marquer son passage

Inscrites dans la pierre, les gravures pastorales de Crau sont lapidaires dans les deux sens du terme. S’il arrive qu’en montagne on trouve des maximes, des poèmes, etc., ici les bergers ne tiennent pas de longs discours. Il s’agit de bien choisir son endroit —pour que — et d’être concis. Cette habitude que les bergers ont, par goût, de graver le bois ou la pierre a souvent été comprise comme une façon de tromper leur solitude. Certes, dans les coussouls, le berger est un homme isolé, réduit à ses seules ressources physiques et morales. Mais ces gravures n’ont-elles pas d’autres motifs que celui de tuer l’ennui qui nait des longues heures de garde ?

Le berger est avant tout un homme des signes. Il écrit peu et ne parle guère, mais il marque beaucoup : ses outils, ses sonnailles, ses bêtes et les lieux qu’il fréquente. Ces gravures sont moins de l’ordre de l’écriture que de celui de la marque, —et la marque signe une propriété. De même que dans les Alpes les meubles et les objets de la vie quotidienne étaient décorés pour mieux les faire siens, les bergers gravaient sur les murs des bergeries et des puits pour s’approprier des lieux dont ils étaient amenés à changer souvent. (Joseph Giavelli , né en 1927 à Ferrière, Vallée Stura, Piémont).

La gravure laisse sur le monde la marque visible du , elle donne un caractère définitif à une présence éphémère : (Giorgio Reinero, né en 1909 à Canosio, Vallée Maira, Piémont). Dans ce monde des bergers où tout le monde se connaît, les gravures sont des supports de mémoire. Elles ressuscitent les présences évanouies de ceux qui vous ont précédés dans le métier et que vous avez parfois côtoyés. (Bernardo Cesano, né en 1940 à San Michele di Prazzo, Vallée Maira, Piémont).

Quand la gravure fait le berger

De bergerie en bergerie on retrouve souvent les mêmes noms. Certains bergers ont gravé en Crau plus de dix fois. Mais s’il est une gravure qui compte, c’est bien la première. (Joseph Giavelli). Cette première fois était un aboutissement. Beaucoup avaient rêvé de partir . (Fiorenzo Arnaudo né en 1928 à Vinadio, Vallée Stura, Piémont).

Mais cet aboutissement était aussi un début. Mathieu Raoul n’a que dix-huit ans lorsqu’il grave fièrement sur la bergerie du Nouveau Carton : . Il célèbre ainsi une étape importante dans sa trajectoire professionnelle : le fait de se voir confier pour la première fois la responsabilité de garder seul un gros troupeau. Pour ces jeunes hommes d’origine alpine, graver son nom en Crau était un moyen d’entrer dans le métier, d’en acquérir l’identité et donc d’intégrer la pastriho, la société des bergers. Ne se dit pas berger qui veut, il faut avoir fait ses preuves. Une saison en Crau constituait une épreuve qui consacrait son homme comme berger. Or il n’y a que la gravure pour faire preuve.

En quelques mots inscrits dans la pierre, Mathieu Raoul s’institue berger et nous donne les bornes de son univers temporel et spatial. L’essentiel est dit. Il nous invite à considérer son parcours de l’Alpe à la Crau et nous informe qu’il est désormais Mathieu Raoul le berger. Loin d’être un geste futile de l’ordre d’un simple loisir, l’acte de graver a une dimension solennelle. Le berger fait certes la gravure, mais la gravure à son tour fait le berger.

 

Protéger la Crau et les graffiti pastoraux

Comme la Crau —grignotée peu à peu par les zones industrielles et militaires, les vergers, les voies de communication—, les graffiti pastoraux sont fragiles et menacés. Les coussouls disparaissent (il ne reste aujourd’hui que 20% des soixante mille hectares de la Crau sèche originelle), des bergeries tombent en ruine. Dans un monde où l’air manque, les grands espaces excitent la convoitise. Pendant trois en quatre ans (jusqu’en 2001), la Crau est devenue une terre d’élection pour les rave-parties. Sur plusieurs bergeries, les tags et les graffs des ravers ont effacé les graffiti des bergers.

Il faut souhaiter que la création d’une réserve naturelle de Crau et celle —très attendue— d’une Maison de la Transhumance (à la bergerie de l’étang des Aulnes, commune de Saint-Martin-de-Crau) permettront de préserver le site exceptionnel de la plaine de la Crau, ainsi que la mise en valeur des bâtiments pastoraux et de leurs précieux (mais fragiles) graffiti.

 

  

Michel Carnino

En Crau ou dans les Alpes, tous les bergers qui se souviennent de lui s’accordent à reconnaître que Michel Carnino (originaire de L’Argentière-La Bessée, Hautes-Alpes) était le plus doué d’entre eux pour la gravure sur bois ou sur pierre :  En 1962, Michel Carnino a fait sur la bergerie de Peau de Meau une des plus belles gravures de la Crau : une tête de flouca (bélier castré utilisé comme meneur) portant un redon de transhumance et un floc (touffe de laine) sur le dos. Mais c’est surtout dans le travail du bois qu’il excellait. Sur un bâton qui ne le quittait jamais, il avait minutieusement représenté la transhumance de son troupeau de la Crau jusqu’aux Alpes.

D’une gentillesse exceptionnelle, Michel Carnino fut à l’origine de bien des vocations de (du provençal fusteja : sculpter le bois) parmi ses collègues bergers. Quelques unes de ses oeuvres sont aujourd’hui dans des musées : Bergerie Nationale de Rambouillet, Musée de Gap, Musée des Arts et Traditions Populaires à Paris où, dans la galerie culturelle, on peut admirer un de ses plus fameux bâtons où il a sculpté le passage du Tour de France 1952 au col de Montgenèvre, à quelques encablures de sa montagne d’estive.

© Adam ~ 2009