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Le pastoralisme : recherches, archives, images


La routo : Transhumance et hypertexte
Ethnologue, IREMAM

 

Je vous parlerai de façon succincte de l’expérience de mise en ligne, sur le web, de l’exposition La Routo. Quelles étaient les motivations sous-jacentes à cette mise en ligne? Quel sens cette restitution sur internet a eu pour nous –Dionigi Albera, Guillaume Lebaudy et moi-même? Je me contenterai de relever quelques questionnements relatifs à cette expérience qui méritent d’être soulevées et faire l’objet de débat. Ces questionnements sont à l’articulation de différents registres, ceux de la restitution tant en ce qui concerne leur modalité que leur support, ceux de la valorisation et ceux de la socialisation des résultats de la recherche en sciences sociales, s’agissant en l’occurrence d’une recherche ethnologique sur le thème de la transhumance.

Ces différentes questions ne sont pas spécifiques à l’utilisation des Nouvelles technologies de la communication et de l’information (NTIC), mais ses dernières les posent de manière renouvelée. Ces nouvelles technologies ne servent pas seulement à élargir le spectre de la communication pour atteindre un large public, mais initient de nouveaux rapports et de nouveaux usages de l’écrit, de l’image animée ou non et de leur combinaison.

Il n’est pas inutile de rappeler que cette exposition en ligne s’inscrit dans le prolongement d’une exposition non virtuelle mais itinérante à l’image de la transhumance dont elle traite. Elle est sur La routo des institutions culturelles et scientifiques situées sur le parcours de cette transhumance: Ponte Bernardo, Salagon, Die, Aix-en-Provence, Marseille et bientôt Saint Martin de Crau.

Le point de départ est l’organisation d’une exposition à l’initiative de l’Ecomuseo de Ponte Bernardo, en Italie. A l’issue de ce travail, on a pris collectivement la décision de présenter les mêmes matériaux, textes et images, sur un Cdrom mis à la disposition des visiteurs de l’exposition. La décision de mettre en ligne le Cdrom –conçu sur le mode html, celui de la navigation internet– répondait en premier lieu au désir de faire partager et de faire connaître cette exposition à un large public en s’appuyant sur le site de l’Association d’anthropologie méditerranéenne–ADAM.

On a fait l’économie d’une réflexion préalable sur le rapport entre exposition à caractère ethnologique et sa traduction sur un support virtuel. Nous avons été plus préoccupés par les questions d’ordonnancement et de tri de l’information, de son classement thématique, de la mise en vis-à-vis des versions italiennes et françaises des textes et de la mise en relation des différents supports et registres multimédias de l’information. Parallèlement, un premier travail de repérage de ressources électroniques et bibliographiques traitant de la transhumance a été mené et intégré au site.

Ces derniers éléments nous permettent d’introduire un premier axe de différence avec une exposition classique à savoir la possibilité d’élargir et de diversifier l’information, d’établir le lien avec d’autres expériences similaires et d’élargir l’horizon de connaissances en suivant les méandres de l’hypertexte: je veux parler de la possibilité offerte par Internet d’une lecture non linéaire. Une sorte de lecture enchâssée où les renvois en notes de bas de pages ne renvoient  pas seulement à la référence d’un document mais à l’accès au document dans sa totalité. Une sorte de bibliothèque ouverte, une sorte de mise en abyme où le navigateur exerce sa faculté de jugement sur la valeur des documents qui lui sont signalés et opère des tris en conséquence.

Je voudrais signaler les bénéfices collatéraux de la mise en ligne de cette exposition dans le site ADAM. Elle a permis d’augmenter de façon significative le nombre d’accès à ce site.

L’intérêt bien sûr n’est pas de nature commerciale mais réside dans le fait de faire découvrir le site d’ADAM, tourné vers le champ de l’anthropologie méditerranéenne, à un public plus large et permettre ainsi son accès ou sa découverte de ressources liées à l’anthropologie méditerranéenne. On aborde ainsi l’articulation des formes de restitution, de valorisation et de socialisation des savoirs. Ce qui me permet d’aborder maintenant le deuxième volet de mon intervention qui consiste à relever les questionnements que cette expérience soulève:

Il ne s’agit pas pour moi ici d’opposer la restitution Internet d’une exposition virtuelle à sa restitution «classique» sous prétexte de faire allégeance à une nouvelle religion et abonder dans une nouvelle foi, celle de l’Internet. Il s’agit de deux supports différents mais complémentaires qui ne mobilisent pas les mêmes ressorts en termes de démarche, de sens, d’émotion et d’usages. Plus clairement, je ne peux faire abstraction des dimensions festives, sensibles et sociales qui ont caractérisé l’ouverture de l’exposition La Routo à l’Ecomuseo de Ponte Bernardo (Italie).

Cette exposition a donné lieu à différents moments de célébrations des bergers dans le village, dans le musée, dans l’église et en processions reliant plusieurs villages proches. Un ténor a été invité à l’occasion pour occuper l’espace sonore du village de ses chants en hommage aux bergers, une fête villageoise nocturne a été célébrée, réactivant le registre folklorique local, des fêtes improvisées dans les restaurants autour du vin et de la nourriture ont été données au centre desquelles on trouvait quelques bergers cités et figurés dans l'exposition.

Des discours de chercheurs, d’hommes politiques, des témoignages de bergers furent prononcés dans l’église du village. Ces derniers étaient alignés près de l’autel face à un public originaire soit du lieu soit des différents points jalonnant   la Route de la transhumance  (Marseille, La Crau, etc.).

L’exposition retissait les liens entre des générations autour d’une mémoire commune, entre les familles restées au Piémont et celles qui ont émigré… De même le musée redessinait le territoire, les territoires du village (place, restaurant, commerce, bergerie, église, cimetière…) et les articulait au réseau dessiné par le parcours et la transhumance des bergers.

De même, l’exposition, tout en célébrant les bergers à travers témoignages sonores, écrits, photographiques et vidéo, les célébrait au présent à travers la présence de quelques bergers qui ont pris la parole dans l’église, qui ont fait les guides et les commentateurs de leur propre exposition dans le musée et qui ont participé par leurs chants et musique à la fête.

Le passé et le présent s’entrecroisaient, l’archive et le vivant dialoguaient, la personne et le personnage habitaient le même corps. L’exposition ne se déroulait pas selon le registre exclusif de la mise à distance mais se vivait dans la proximité généalogique ou territoriale en empruntant des formes de sociabilité villageoise et un enchantement festif du passé conjugué au présent. Les bergers devenaient des archives vivantes, patrimonialisés voire monumentalisés. Ce qui pose pas mal de question quant à l’usage du patrimoine et à ses enjeux.

Ce retour sur l’exposition La Routo en contexte était nécessaire pour comprendre ou au moins pour interroger les formes de restitution virtuelles. Celles-ci s’inscrivent dans d’autres formes de narration, d’exposition, de restitution et obéissent à d’autres usages sociaux.

L’espace scénique, la théâtralisation des objets et des divers éléments de l’exposition, le cheminement et le déplacement du regard… tous ces éléments trouvent leur traduction de manière différente dans une exposition virtuelle. Elles deviennent des ressources de l’interactivité qu’offrent le multimédia et l’hypertexte et rompent avec la logique du récit linéaire. L’accès à ces ressources devient multiple, les chemins qui y mènent prennent des détours diversifiés et quasi-instantanés. Une logique de lecture circulaire, un parcours non imposé qui procède plus du «furetage» que du «feuilletage» (pour reprendre les termes de G. Vignaux concernant le livre électronique).

Cet exercice s’opère en dehors d’un contexte social de communication, d’interaction sans relation directe au lieu et à ses propriétés architecturales, symboliques et institutionnelles. La mémoire collective et le patrimoine s’offrent à l’internaute solitaire qui peut décider de tout voir ou de n’en visiter qu’une partie, ou de différer dans le temps la prise de connaissance des matériaux disponibles.

  • Comment les nouvelles technologies de l’information et de la communication vont-elles inventer de nouvelles pratiques d’exposition, de mise à disposition de savoirs et de mémoires dans un registre d’interactivité et d’écriture hyper-textuelle?

  • Quels enjeux sociaux et culturels ces outils représentent-ils dans la construction des mémoires collectives, des patrimoines et des savoirs? Quels usages sociaux et culturels seront associés à ces nouveaux outils?

  • A quelles médiations ces outils donneront-ils naissance?

  • La question de l’usage et de la pratique de l’Internet reste encore peu connue et explorée. C’est encore une sorte de boîte noire.

  • Quel changement ces nouveaux dispositifs introduisent-ils dans la relation du local et du global? Le berger devient un échantillon, un "pixel" de la civilisation humaine offerte au regard du navigateur internaute. Cette question présente une intensité plus forte concernant des patrimoines, des mémoires en crise qui ont de moins en moins de prise sur le présent et qui s’acheminent vers l’archive.

L’exemple du Musée virtuel de Crombez-les-Mines concernant le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais est significatif de telles dérives. Il s’agit d’un musée virtuel qui ne se contente pas de restituer la culture matérielle de ce territoire, sa mémoire collective et son patrimoine. Il réinvente ce territoire à travers une commune imaginaire, dotée d’une carte, d’équipements divers, de lieux de sociabilité, habitée par des personnages imaginaires tels Annette et Gaston Grulois chez qui les concepteurs de ce musée nous invitents.

La confusion entre le réel et sa représentation entret le récit et la fiction   sont saisissant malgré la lecture du texte introductif, car la réinvention et la virtualité de cette commune empruntent des repères et des signes familiers.

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© Adam ~ 2009