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Le pastoralisme : recherches, archives, images


Quand on parle du loup… Le poids des représentations

Quand on évoque les bergers en Provence, il est difficile de ne pas parler du loup. Régulièrement, le loup surgit dans le débat, et il amène rarement la sérénité avec lui. En effet, qui dit retour du loup dit crise. Crise écologique ou crise sociale ?

Le loup est un exemple emblématique de divergences de représentation à propos d’une réalité qui ne peut que nous échapper. Rarement en effet autant de gens auront parlé avec autant d’assurance et de passion d’un animal que si peu de personnes ont vu… Du loup réel vivant dans nos contrées, on ne connaîtra jamais, au mieux, que les indices et les empreintes qu’il laisse derrière lui. Le loup vivant dans une Europe profondément humanisée est un animal furtif, discret, presque toujours invisible, sur lequel le savoir que l’on projette est d’abord construit à partir d’observations conduites dans des pays vides d’hommes comme le Grand Nord Canadien. La connaissance que nous avons de l’insertion du loup dans notre environnement européen provient d’abord d’une construction conceptuelle reconstituée à partir de représentations historiques. Les clés de compréhension de l’ici et du présent sont ainsi rapatriés d’un ailleurs et d’un avant… dès lors la réalité est sommée de ressembler à la représentation que l’on s’en est faite. Nous allons essayer d’en donner quelques exemples.

Le loup des passionnés : un loup qui vient d’ailleurs…

La connaissance scientifique du loup a été acquise, pour l’essentiel, par des observations conduites dans des espaces inhabités d’Amérique du Nord. L’image du loup telle qu’elle nous est offerte sur nos écrans de télévision ou dans de superbes albums illustrés nous vient de photos ou documentaires enregistrés dans le Grand Nord canadien. La projection de ce savoir sur des loups vivant dans des territoires profondément humanisés d’Europe est source de distorsions. Ainsi, c’est en tant qu’écart à une norme scientifiquement construite qu’est décrite la différence de comportement du loup européen. Il y a toujours, au sujet de la situation de terrain vécue par les éleveurs européens, réticence à reconnaître l’écart à la norme, hésitation, soupçon.

L’illustration la plus criante en est la prédation sur les troupeaux domestiques. Le loup « naturel » est réputé ne tuer qu’une proie à la fois pour se nourrir, en s’en prenant d’abord aux animaux affaiblis. Les scientifiques concernés savent bien que les pertes sur les brebis peuvent être beaucoup plus importantes. Mais sur le terrain, on s’aperçoit que la tendance est de considérer que c’est plutôt l’exception, cette fameuse exception qui confirme la règle. Implicitement, tout se passe comme s’il y avait un objectif « d’innocenter » le loup, en mettant en avant les chiens errants, en mettant en cause les pratiques de l’éleveur, voire sa bonne foi.

Pourtant, lorsque l’on travaille avec les éleveurs des Alpes du Sud, on s’aperçoit que leurs troupeaux subissent des attaques très diverses, depuis l’approche furtive qui permet d’isoler et égorger une brebis, jusqu’à l’irruption frontale qui éclate en tout sens le troupeau, avec son lot d’animaux tués, blessés, disparus ou encore victimes de dérochement. Le risque d’attaque pèse sur eux jour et nuit, tout au long de l’année, puisque le loup est strictement territorial et que le troupeau sort au pâturage jusqu’à 12 mois sur 12 dans les vallées les plus méditerranéennes ; et les troupeaux les plus exposés peuvent subir un grand nombre d’attaques par an. La question des pertes indirectes (dérochements) et encore plus celle des animaux non retrouvés sont cruciales. Pour l’éleveur, ce sont des composantes à part entière du loup tel qu’ils ont à le subir. Pour les spécialistes, les dérochements constituent des accidents dont l’ampleur impose une extrême prudence dans l’analyse ; et les animaux disparus sont par définition invérifiables et impossibles à dénombrer. Ainsi s’amplifie la distorsion entre le loup vécu par les éleveurs et la représentation qu’en donnent, par exemple, les constats d’attaque. Cet antagonisme des représentations ne contribue-t-il pas à alimenter implicitement un climat permanent d’insinuations et de suspicion ?

En résumé, les éleveurs emmenant leur troupeau au pâturage dans un territoire à loups ont volontiers le sentiment que leur compétence ou leur sincérité sont mises en cause dès lors que le loup auquel ils ont affaire diffère par trop de ce qu’il est censé être.

… et un loup qui vient d’avant

Les textes de plusieurs scientifiques destinés au grand public s’attardent longuement sur le poids du passé « judéo-chrétien » dans notre représentation du loup. Lors de l’apparition de l’élevage, il y aurait eu renversement du rapport « amical » qu’aurait entretenu avec le loup les sociétés de chasseurs. Au fil des siècles, l’Eglise aurait patiemment construit une peur et une haine du loup censé incarner le diable. Cette peur expliquerait un grand nombre de siècles d’acharnement mis à exterminer le loup, dont la première manifestation étatique serait l’institution des louvetiers par Charlemagne. L’actuel renversement des représentations du loup, depuis 25 ans, permettrait sa protection et la reconstitution de ses populations. C’est cette même peur, issu d’une longue imprégnation historique, qui expliquerait le rejet actuel du loup de la part des éleveurs, ce qui confirmerait qu’ils sont mus plus par leurs passions que par une rationalité technico-économique… la boucle est ainsi bouclée. Ce loup idéalisé venu d’ailleurs serait victime d’une représentation diabolisée venue d’avant.

Cette construction sert d’armature répétitive à tous les argumentaires développés par les associations de protection du loup. Et pourtant cette utilisation de la dimension historique par des biologistes peut paraître sujette à caution. Ils tendent à télescoper, pour les besoins de la cause, les époques historiques les plus diverses : 8000 ans (l’apparition du pastoralisme) ; 3500 ans (l’apparition du judaïsme) ; 2000 ans (l’apparition du christianisme) ; 800 ans (la création de l’institution des louvetiers) ; 200 ans (le début de l’extermination des loups en Europe et en Amérique du Nord) ; 25 ans (la protection du loup). A eux seuls, les écarts croissants entre ces repères considérés comme décisifs suffisent à montrer l’effet de perspective à partir du point d’observation qui est le présent. Ainsi une telle démarche paraît d’abord témoigner de la représentation que l’on se fait de notre passé en fonction du présent qui commande une telle reconstruction. N’y aurait-il pas quelque naïveté à confondre une telle représentation avec une réalité à laquelle on aurait l’illusion d’avoir ainsi accès ?

Un témoignage des années 1850 : le loup breton vu par un chasseur gallois

Un livre écrit au milieu du XIXème siècle par un gentilhomme gallois nous montre, à titre d’illustration, que certains documents historiques peuvent nous apporter une vision bien plus complexe d’une réalité par définition insaisissable. E.W.L Davies est invité à venir chasser en Bretagne par un lieutenant de louveterie breton. Les loups abondent alors encore dans les Monts d’Arrée. Le témoignage de l’auteur est d’autant plus intéressant qu’il comprend bien le breton, langue très proche du gallois. Plusieurs enseignements s’en dégagent.

Le premier a été développé par F. de Beaulieu, initiateur de la réédition de cet ouvrage. Il cite certaines anecdotes montrant que dans la société rurale bretonne des années 1850, la peur du loup n’est pas forcément une réaction aussi répandue que ce qu’affirment des scientifiques contemporains. Ainsi, une petite fille, Marie, 6 ans, envoyée dans la lande garder un agneau (un seul, on n’est pas dans les conditions économiques du début du XXIème siècle !) ne rentre pas le soir ; on ne retrouve que de la laine éparpillée et un sol piétiné avec de nombreuses empreintes fraîches de loups. Tout le village se met à la recherche de la fillette. Mais l’idée que le loup aurait pu la dévorer n’effleure pas un instant les villageois : chacun est persuadé qu’elle s’est perdue en pourchassant le loup pour sauver l’agneau. Et c’est exactement ce qu’elle raconte, plusieurs jours après, lorsqu’un charbonnier la retrouve, amaigrie mais sauve… Ne faudrait-il pas considérer, devant ce témoignage d’époque, que les sermons et les illustrations de l’Eglise sur lesquels s’appuie la construction contemporaine de « la peur du loup » ne représentaient que l’une des facettes de la réalité du loup tel qu’il était vécu dans les campagnes ?

 Deuxième enseignement plus intéressant encore, notre auteur gallois témoigne des pratiques des louvetiers bretons : ils tuent de préférence les loups mâles et les plus âgés et ils s’efforcent de préserver, parfois en rusant, les femelles pleines et les portées. Tout le monde est content, le paysan qui voit immanquablement le louvetier revenir avec un ou plusieurs trophées lorsqu’il fait appel à lui, et le gentilhomme qui s’adonne à son sport favori tout en préservant soigneusement le cheptel qui lui procure tout à la fois plaisir, reconnaissance sociale et privilèges associés à cette charge. C’est une véritable gestion cynégétique du loup. La seule crainte des louvetiers : voir les paysans, qui depuis la révolution ont conquis le droit de porter une arme exterminer « un brigand si destructeur ». Ne peut-on penser que l’extermination des loups, qui a débuté avec le XIXème siècle, est due à une révolution sociale (la conquête du droit de chasse pour les manants en France) autant que technologique (l’amélioration des armes), autrement dit, que le loup était parfaitement à sa place dans une société aristocratique qui le protégeait comme gibier avant que les paysans devenus citoyens l’éliminent comme prédateur ?

Il ne s’agit pas en développant cet exemple de construire une nouvelle vérité sur le loup. Ce serait tout aussi réducteur que la seule image d’un loup vénéré par les peuples chasseurs, puis diabolisé par l’Eglise. Il s’agit de montrer que les représentations sont toujours multiples et provisoires, parfois contradictoires, et que c’est de leur confrontation que peut émerger la compréhension du loup ici et maintenant.

 

Le loup des éleveurs dans les Alpes du Sud dans les années 1990-2000

Les éleveurs et les bergers sont encore parmi ceux qui aperçoivent le plus souvent le loup ; visions qui restent rares et fugitives, même si les attaques diurnes sous les yeux du berger se font de plus en plus fréquentes, les troupeaux étant mieux protégés la nuit. Du loup, les éleveurs savent surtout ce que les brebis leur racontent. Et les brebis sont très bavardes : dérangement nocturne du troupeau, carcasses égorgées au petit matin, animaux disparus suite à une attaque, stress du troupeau lorsqu’il est souvent approché, résultats d’agnelage plus irréguliers. Du loup, les éleveurs savent les lourdes contraintes supplémentaires qu’ils doivent mettre en œuvre pour diminuer le risque, le temps supplémentaire au gardiennage, les parcs à installer et déplacer, les nuits interrompues où l’on sort précipitamment, la lampe-torche à la main, au moindre dérangement du troupeau, les nouvelles contraintes sociales imposées par la permanence du risque.

Comment le dialogue pourrait-il s’engager, quand les éleveurs s’entendent renvoyer inlassablement la question des chiens errants ? Les chiens errants ont toujours existé, et jamais ce type de contraintes n’a imposé de modification en profondeur des pratiques pastorales. Les attaques de chien errants relèvent de l’accident ponctuel, plus ou moins grave, et non d’une contrainte permanente imposant l’adaptation lourde et coûteuse des pratiques pastorales. L’incompréhension est inévitable quand la réalité vécue de terrain des éleveurs et des bergers se télescope aussi violemment avec un argumentaire préalablement construit et constamment répété.

La mise à plat des représentations autour du loup est peut-être un préalable nécessaire à l’ouverture d’un dialogue constructif. La distorsion des représentations montre bien en effet que le retour du loup relève d’une crise sociale bien plus que d’une crise écologique. Il ne s’agit pas d’un conflit entre des hommes et des loups, il s’agit d’un conflit entre des hommes et des hommes, conflit se cristallisant autour d’un loup dont le retour, fût-il « naturel », a été socialement construit et accompagné sur un territoire qui n’était pas vierge.

© Adam ~ 2009