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Le pastoralisme : recherches, archives, images


En quête d’identité. Les bergers salaries dans les Alpes du sud
Ethnopastoraliste

Sur un tiers des alpages ovins des Alpes du Sud, le gardiennage est assuré par des bergers salariés, soit 204 unités pastorales.

De multiples interrogations surgissent lorsqu’il est question des bergers salariés : qui sont-ils ? sont-ils regroupés ? véhiculent-ils encore cette image de marginaux au ban de la société ? quel devenir pour ce métier ? offre-t-il des perspectives au pastoralisme de demain ?

La récente polémique sur le loup les a projeté au devant de la scène, parfois à leur détriment… Mais elle leur a également permis de faire valoir leurs compétences, leur technicité et leur professionnalisme. À tel point, qu’un vocable, apparemment perdu dans les oubliettes du temps, réapparaît : le bayle .

Les bergers s’affirment professionnellement. Au delà de cette affirmation, semble émerger une identité spécifique. Le berger se pense lui-même par rapport à un territoire ou, plutôt, à une série de territoires (pastoral, social, culturel…). La construction de son identité se fait dans une dynamique relationnelle qui le lie à ces territoires et aux acteurs qui participent à leur évolution ; d’où un positionnement original de ces bergers depuis le retour du loup dans les alpages.

La compréhension des comportements et attitudes d’une population ne peut se suffire d’une analyse uniquement soutenue par des motifs d’ordre technique et économique. D’autres, d’ordre anthropologique, peuvent aider à la compréhension des enjeux qui pèsent sur cette population et son environnement.

Le contenu de ce texte s’appuie sur l’analyse de discours d’une trentaine de bergers salariés des Alpes du Sud. La plupart sont des hommes entre 30 et 55 ans (moyenne de 45 ans environ) et sont d’origine citadine ou néo-rurale (80%). Ils sont la plupart du temps salariés de groupements pastoraux ou d’éleveurs transhumants.

Un peu d’histoire

Les bayles et les bergers

Jusqu’aux années 50, l’organisation des alpages était fort différente de l’organisation actuelle. Le bayle, chef des bergers, était accompagné de plusieurs bergers.

 Le bayle était ancré à ses alpages : il "gardait" ses montagnes et en assurait la gestion quelle que soit la provenance des bêtes. Il scindait le troupeau en plusieurs lots (les mâles, les tardonnières , le vassieu ...) et attribuait à chacun un alpage, ou une partie d’alpage. Un berger était désigné par le bayle pour assurer la garde et la protection d’un ou de plusieurs lots. Un gradient de compétences s’opérait selon l’expérience, l’âge et la santé des bergers.

Cette pratique du couple bayle-bergers a peu à peu disparu, à la fois pour des raisons économiques mais aussi pour des raisons techniques : l’évolution des systèmes et des techniques d’élevage a conduit à une simplification des modes de conduite des troupeaux et des alpages, voire à la suppression des bergers d’estive.

Les montagnes connaissent également une gestion autre : jusqu’aux années 50, plusieurs espèces animales pâturaient à des périodes différentes certains quartiers d’alpage, la pression animale sur les quartiers bas des alpages était plus forte, le respect des dates de montée et de descente était plus strict… etc.

En outre, jusqu’à cette période d’après-guerre, la question pastorale occupait une large place dans les préoccupations des communes dont le revenu dépendait en grande partie de la location de leurs pâturages (existence des syndics d’alpage).

Pendant toute cette période de développement de l’agriculture (fin XIX° jusqu’aux années 60), le berger local disparaît de la scène agricole : le système de tirage au sort qui désignait un cultivateur-éleveur comme berger pour une période donnée ne correspondait plus à la réalité technique de l’élevage prônée par les Directions des Services Agricoles (D.S.A.) après guerre.

Le berger local est un berger d'occasion. Mais lorsque le berger vient à manquer, et qu'il n'est pas possible de le remplacer, les effectifs ovins baissent rapidement : le mouton a été victime de la dépopulation."La pénurie des bergers est un mal difficile à juguler." (R. BLANCHARD)

Ne subsistent quasiment plus que les transhumants comme garants d’une occupation des alpages ovins. Les bêtes locales sont souvent prises en pension par les troupeaux du Midi.

C'est pour cette raison que, lorsque le besoin s'en fait sentir, le recrutement des bergers se fait auprès des bergers transhumants.

Les bergers d’aujourd’hui

La confluence de deux phénomènes est à l’origine du retour des bergers : d’une part, la chute du prix à la production, liée notamment à l’émergence du marché européen, et d’autre part, la vague du retour à la terre des années 70 qui pousse de jeunes urbains vers les zones rurales et montagnardes les plus reculées.

Beaucoup de ces jeunes occupèrent les places vacantes de bergers. Nombre d’entre eux lâchèrent prise au bout d’une ou de plusieurs saisons d’estive, en revanche, certains surent persévérer et affirmer leur position dans le milieu agricole. Jamais pourtant ils ne purent obtenir une réelle reconnaissance, tant pour des raisons d’origine géographique et sociale, que pour des raisons de revendications syndicales, qui font que la relation de l’éleveur au berger demeure une relation de patron à salarié.

 Pendant ces 20-30 dernières années, à force d’opiniâtreté voire d’abnégation, les bergers ont reconstruit un métier, le leur. Ils ont vécu parfois une existence de « galère » dans de mauvaises cabanes, avec peu d’expériences, peu d’acquis techniques et, souvent, une méconnaissance totale des « choses » de la montagne. De plus, ils devaient faire face au relatif désintérêt de leurs employeurs pour leur cause.

Mais ils ont mimé, ont appris, se sont formés et organisés pour faire valoir leur expérience et leur professionnalisme faits de persévérance, d’observations, de stages et de lectures.

Les bergers ont valorisé ce métier d’ajustement entre l’herbe et le troupeau, entre l’animal et le territoire. Ils ont acquis une technique, une technicité même qu’ils ont construite en opérant une synthèse entre des pratiques héritées de vieux bergers et en s’informant des dernières techniques d’élevage diffusées par l’INRA, entre autres. Le métier de berger aujourd’hui est un syncrétisme qui mêle passé et présent, expériences de plaine et de montagne, culture pastorale universelle et culture locale, allopathie et usages des simples, élevage et environnement… etc.

La reconnaissance de ce professionnalisme n’émane pas des éleveurs, au sens corporatif du terme, mais provient aujourd’hui des gestionnaires de l’espace qui admettent volontiers les bergers comme garants du savoir de l’alpage.

La difficulté pour le berger d’aujourd’hui est d’être reconnu auprès de tous, et d’abord auprès de son employeur, notamment au moment où le retour des prédateurs semble accentuer des divergences de points de vue.

La profession-berger se fait jour. Elle se structure, s’extrait de son radicalisme de jeunesse et tend à se construire sur des bases qui lui sont propres.

Identité et métier

Plus qu’à une profession, les bergers salariés en appellent à l’identité. Cela se traduit par des discours spécifiques qui se réfèrent au savoir-faire, au territoire, à l’animal et à leur fonction sociétale. Parfois même, ces discours font référence à la psychologie, à la philosophie, à l’ésotérisme… etc.

Savoir et savoir-faire

Il est intéressant de constater, en compulsant la littérature pastorale, que les compétences professionnelles du berger se déclinent sous des vocables qui jamais ne valorisent une technique : d’aucuns parlent d’art et de vigilance, d’autres d’empirisme et d’expérience. La notion de connaissances, au sens technique et scientifique du terme, ne semble pas être l’apanage du berger. Il serait question chez lui d’un savoir dicté par son vécu.

Pourtant, si l’empirisme et « l’œil » sont les deux qualités premières du berger, rien ne s’oppose à ce qu’il se serve de ses connaissances acquises pour parfaire son métier.

C’est en ce sens que le berger du second millénaire se distingue de son ancêtre. Jean BLANC affirme que « la civilisation pastorale n’est ni une civilisation de l’écrit, ni une civilisation de l’oral mais une civilisation de comportements » (DUCLOS ET PITTE, 1994). Or, aujourd’hui les bergers considèrent que l’écrit et l’oral contribuent également à leur construction professionnelle.

 Ceux-ci ont rompu avec une codification d’usage du territoire (découpage de l’alpage en quartiers par exemple) pour s’en créer une nouvelle, la leur, qui correspond à ce syncrétisme entre « l’œil » et leurs acquis cognitifs et scientifiques. Lorsque André LEROY (DEFFONTAINES et LANDAIS, 1988) parle de ses pratiques, les écrit, les décrypte et en modifie la perception communément admise par les éleveurs et les pastoralistes, il franchit un seuil entre passéisme et modernité, sans pour autant renier le savoir de ses maîtres, vieux bergers et éleveurs.

Le professionnalisme des bergers s’est construit sur leur capacité d’écoute : ils ne refusent pas les connaissances d’autrui, ils s’en servent, même si au premier abord, elles peuvent sembler saugrenues ou désuètes. A ce titre, l’Association des Bergers des Hautes-Alpes a programmé dans son calendrier de formation un stage « informatique et internet », stage qui pourrait allègrement en côtoyer un autre, sur l’usage des plantes médicinales pour les soins vétérinaires en alpage.

Les bergers salariés s’efforcent aujourd’hui de tirer un enseignement de leurs propres pratiques et expérimentations. Ils confrontent leurs expériences et en tirent des règles de conduite ; ainsi en est-il de la place du berger par rapport au troupeau, de l’utilisation des chiens, de la pharmacie vétérinaire… etc.

Il y a adaptation de leurs savoir-faire aux évolutions des pratiques pastorales. En ce sens, les bergers salariés se distinguent de leurs aînés mais ne renient pas la filiation, ou le sentiment de filiation, qui les unit à ces derniers.

Le territoire

L’alpage est un territoire identitaire pour le berger. La valeur symbolique de l’alpage est très forte et recouvre même l’idée de mythe fondateur chez le berger.

Si les bergers salariés lui reconnaissent une valeur identitaire, c’est que pour eux, l’alpage est leur territoire d’expression par excellence. Collines et coussouls n’ont pas la même charge symbolique parce que l’alpage - et la montagne en général - recouvre aux yeux de tous, et notamment des citadins, l’idée d’espace refuge sauvegardé des nuisances « d’en bas ».

L’image du berger d’aujourd’hui est souvent associée à celle de la montagne parce qu’elle symbolise, outre l’idée de refuge, celles de solitude, de nature et éventuellement de danger. Derrière l’idée de montagne se dessine également celle du guide avec des représentations proches de celles qui concernent le berger : acte de guider, sécurité de "sa troupe", danger et solitude de la montagne…

("le berger suit la montagne, la bergère la brebis")

Le berger, dans cette relation à la nature, n’appréhende pas le territoire alpage comme seul lieu de production ; c’est un lieu d’activité et un lieu de circulation. En ce sens il se distingue de l’éleveur dont l’unité de mesure - la surface ou la capacité de chargement - est palpable et matérialisable. L’unité du berger salarié est plus temporelle : le temps pastoral c’est l’estive et/ou l’hivernage, temps lié aux états physiologiques des animaux et ponctué par des changements de quartiers et de cabanes. Le temps non pastoral procède de l’intime.

Chez l’éleveur, l’estive est un temps-clé dans l’espace de production qu’est l’alpage ; pour le salarié, l’alpage est un espace de travail qui marque et fonde le temps du berger.

 Si la résultante productive du territoire paraît secondaire chez le berger contemporain, il accorde cependant à l’alpage le statut de paysage avec les aménités environnementales qui lui sont liées. La représentation qu’il se fait de l’alpage n’est pas linéaire et recouvre l’idée de multi-fonctionnalité de cet espace. En ce sens, il se sent acteur et garant d’une préservation des paysages de la montagne.

Aussi, le regard porté par les gestionnaires de l’espace sur l’impact de son mode de conduite sur l’alpage prend une importance non négligeable pour affirmer son identité.

A ce titre, la fonction du berger trouve sa reconnaissance dans l’action qu’il a sur le territoire.

Il y a ré-appropriation mentale du territoire alpage par le berger et, en même temps, reconnaissance du travail qu’il y fait par les gestionnaires de l’espace. En ce sens, le territoire contribue à la construction identitaire et professionnelle du berger.

L’animal

L’animal est le marqueur identitaire de la société pastorale actuelle. L’alpage l’était encore il y a quelques années, plus maintenant sauf pour le berger qui l’a fait sien parce que l’éleveur s’en est désintéressé. Le choix de l’animal est important chez le berger : il y a une correspondance entre la valeur symbolique de l’animal et les valeurs ontologiques de celui qui les garde.

En Provence et dans les Alpes sèches, la brebis l’emporte sur la vache : l’identification à la grande transhumance pousse à une inclination pour l’ovin, mais pas seulement ; la brebis c’est l’animal nomade, c’est l’animal du bon pasteur, c’est l’animal mythique, et surtout, c’est l’animal le plus dépendant élevé par le plus indépendant des hommes.

Le chien prend une place considérable dans le travail et l’identité du berger : "je ne serai jamais reconnu comme un provençal ou un dauphinois, mais je serai reconnu comme un berger pro, un mec qui a ses chiens…" (D.B. - collectages personnels). Souvent, lors de rencontres de bergers, les nouvelles concernent aussi bien l’individu que son chien ; un berger est affilié à son ou ses chiens, comme si l’animal devenait consubstantiel des qualités du berger. La manière de choisir et de dresser ses chiens qualifie le berger aux yeux des autres. L’importance des formations liées aux chiens montre l’intérêt que les bergers portent à leur compagnon.

Le rapport à l’animal procède de la passion. Cette notion réunit éleveur et berger car elle est, pour l’un et pour l’autre, le credo du métier et de la corporation pastorale : « Il y a qu’une chose qui va sauver la profession… y’a qu’une chose qui va l’emporter sur la question économique, c’est la passion... la passion des bêtes, la passion de ce métier, et la fierté d’être berger » (J.S. - collectages personnels).

Cependant, le berger salarié personnalise cette relation à l’animal en tentant notamment de décrypter les comportements de son troupeau : « Les manipulations de couchade, c’est hyper dangereux au niveau de la psychologie du troupeau. » (R.M. - collectages personnels). Il y a chez le berger une tendance à créer un rapport d’anthropomorphisme entre lui et son troupeau ?

Les références naturalistes des bergers salariés les conduisent à parfaire leurs connaissances sur la faune des alpages. Le loup rentre dans ce cadre : il est un élément de la chaîne écologique au même titre que les autres animaux, même s’il recouvre une réalité toute autre pour un gardeur de troupeau. Il y a aussi parfois désir inconscient de confrontation avec le loup… comme dans le cadre d’un rite initiatique.

La mobilité : post-nomadisme ou pré-modernisme ?

La société pastorale est une société de circulation dans des espaces de production distincts.

Société de circulation signifie que la mobilité reste une composante identitaire forte chez les bergers.

Tout d’abord, la mobilité constitue un gage de professionnalisme : l’espace professionnel du berger est ouvert et voué à s’élargir constamment, à la fois pour des raisons d’acquisition de connaissances et d’expériences mais aussi pour des raisons économiques. Le choix d’une estive ne se fait plus seulement en fonction d’une bonne marque, d’un bon patron ou d’une bonne cabane ; il se fait également en fonction de l’expérience nouvelle à acquérir et par conséquent du gradiant de compétences qu’il convient de gravir.

S’il fallait hiérarchiser, les unités pastorales pourraient se classer de la manière suivante dans l’échelle professionnelle du berger :

- petit alpage/petit troupeau

- grand alpage/grand troupeau

- grand alpage/troupeau transhumant (le troupeau transhumant est connoté favorablement)

- petit ou grand alpage avec contraintes environnementales

- alpage dit complexe (cristallin…)

- alpage à loup

Cette classification mérite des affinements et des ajustements qui devraient notamment prendre en compte le type de troupeau (races), les équipements pastoraux et les conditions sociales du berger (salaire, proximité de la vallée…). Cependant, elle montre que le berger s’efforce de multiplier les expériences de montagnes et de troupeaux pour renforcer son savoir et son savoir-faire. Faire tel ou tel alpage c’est s’identifier dans un gradient d’expérience et de compétence ; c’est un marqueur social au sein de la société des bergers (de l’ordre des pierres écrites).

Cette tentation pour une mobilité cognitive est amplifiée par la volonté du berger d’intégrer dans sa propre culture un stéréotype vu comme un élément d’identité de la civilisation pastorale universelle, le nomadisme.

Nos sociétés pastorales ne sont pas nomades : le nomadisme est un stade antérieur à la transhumance. Mais plus le nomadisme et la transhumance disparaissent, plus on les rêve… et plus les vecteurs de cette image d’un passé révolu en portent la représentation. Il y a chez le berger d’aujourd’hui le désir de porter et d’entretenir cette image du nomade : le berger n’est pas là où on l’attend, le berger "disparaît", le berger cultive le turn-over parfois même à son détriment… Si la société englobante vit dans une culture de l’immobilisme, le berger s’inscrit dans une culture de la mobilité : mobilité territoriale, économique, sociale, culturelle, politique, religieuse. La sédentérisation sur un alpage est vue comme le privilège ou l’avatar du vieux berger. Le berger d’aujourd’hui entretient le « paradigme de la mobilité » (ALBERA, 2000)

Tout comme dans le nomadisme historique, il n’y a pas d’accumulation de biens chez le berger. Le berger se satisfait - ou semble se satisfaire - de l’absence de biens et de l’absence de lieu pour stocker ses biens ! L’opportunisme est un maître-mot qui s’accorde avec la notion de mobilité : l’opportunité d’une bonne place, d’un bon logement, d’un bon travail… prévaut souvent sur de nombreux autres objectifs d’ordre social et professionnel (structuration d’une profession, enjeux environnementaux…)

De la liberté à l’individuation

Cette opportunisme permet au berger contemporain de coller à l’image du berger "d’avant" : les nomades sont vus positivement parce qu’ils sont libres ; ils sont vus négativement parce qu’ils sont des pillards. "Ainsi s’est constituée une catégorie d’hommes à part, d’hommes hors la règle commune, presque hors la loi. Le peuple des régions d’en bas, agriculteurs ou arboriculteurs, les voit passer avec crainte et hostilité. Pour eux et pour les gens des villes, ce sont là des barbares, des demi-sauvages." (F. Braudel)

Considéré comme "être de nature", le berger semble fonctionner de manière pulsionnelle. Le nomadisme contemporain du berger c’est de pouvoir porter un regard sur tous les possibles, c’est jouer de toutes les circonstances de rencontres possibles mais c’est aussi parfois, éviter toutes les compromissions qui porteraient atteinte à son image. (ex : le touriste)

Contrairement au nomadisme historique où l’individu n’existe pas et où l’identité est donnée au groupe, le berger s’inscrit dans une logique d’individuation : il y a une nécessité de se distinguer de ses congénères. Aussi, la structuration de la profession demeure une problématique permanente à la fois pour eux-mêmes mais aussi pour les institutions pastorales qui souhaitent les intégrer dans leurs préoccupations et recherches.

La construction de l’identité des bergers se joue sur un « double jeu » : il y a d’une part la volonté de se distinguer de la société pastorale et surtout du corporatisme qui la porte, et d’autre part une volonté d’unification avec elle en maintenant un lien professionnel mais aussi symbolique. Il y a désir d’être soi et désir d’être affilié.

 En conclusion : vers un retour des bayles ?

 Ce désir d’être soi s’exprime pleinement aujourd’hui.

Le berger salarié d’aujourd’hui, riche d’une expérience de 20 ans et plus parfois, sent que son métier évolue considérablement et se structure dans le même temps. C’est un métier utile et reconnu comme tel ; un métier difficile qui fait l’objet de multiples enjeux sociétaux tels que l’alimentation, la protection d’espèces faunistiques et floristiques, la préservation des paysages, la pérennité d’une économie pastorale et rurale… etc.

Aussi pourquoi ces bergers là ne reprendraient-ils pas le titre de bayle ?

Le bayle, c’était le chef des bergers. C’était aussi celui d’entre eux qui avait le plus d’expérience et de savoir sur l’animal et sur l’alpage et donc le plus apte à faire le lien entre le « capitaliste » et les bergers. Le bayle de demain pourra faire de même ; s’y adjoindront des contraintes et des interlocuteurs autres.

Lors d’une rencontre avec les bergers, la notion de bayle fut évoquée comme possible voie de reconnaissance des bergers les plus compétents et les plus reconnus. C’est une idée naissante qui sut les séduire mais qui demande à faire son chemin dans les esprits :

« admettons que je sois le bayle entre guillemets - parce que bon, être le chef, c’est pas ce que je cherche spécialement... c’est plutôt transmettre un savoir-faire - c’est pas quelque chose que je réfute... Au contraire, j’y vais vers... je vais vers ce genre de chose. » (R.M. - collectages personnels). C’est une idée qui ne touche encore qu’une minorité d’entre eux, aujourd’hui.

 Les bergers voient dans ce titre de bayle le moyen de mettre un nom à la somme des compétences acquises au cours de leur vie professionnelle. C’est une revalorisation de leur métier et une revanche sur les années de galère. Car ce bayle là aura de multiples compétences : celles d’un berger, celles d’un gestionnaire de troupeaux, celles d’un interlocuteur incontournable en ce qui concerne les aménagements et les équipements pastoraux, mais aussi celles d’assurer la protection des troupeaux en présence de prédateurs et celles d’un formateur auprès des jeunes bergers :

« La formation avec le CERPAM et Le Merle est financée et le compagnonnage peut démarrer […] Les bergers vont être les tuteurs de ces jeunes : on va gagner en connaissances et en compétences. Et ça, ça a un prix. Les éleveurs disent : vous profitez du loup pour vous faire augmenter. » (O.B. - Collectages personnels).

A l’heure où l’aide-berger fait son entrée sur la scène pastorale, la notion de bayle semble réapparaître. Une hiérarchie voit le jour d’où la notion de corps des bergers, soit un groupe formant un ensemble organisé sur le plan des institutions.

Le titre de bayle serait pour les bergers expérimentés, quadra et quinqa, un tremplin vers la reconnaissance sociale et professionnelle, mais en même temps cette hiérarchisation oblige à la structuration de la profession ; et cette structuration ne va-t-elle pas contrarier la construction identitaire que le nouveau berger a bâti à partir d’images et de représentations du passé, de stéréotypes mais également à partir d’une série d’expériences parfois douloureuses mais aussi constructives ?

Et l’identité du berger peut-elle perdurer dans ses formes actuelles si des biens et des structures entravent le "nomadisme" souhaité des bergers. La modernité - thème fort et récurrent pour les bergers - n’est-elle pas la capacité de se donner une identité par des idées et non par des objets ?

 Bibliogaphie

ALBERA Dionigi (sous la direction de) - Migrance marges et métiers - Le Monde Alpin et rhodanien 1-3/2000

GARDELLE Charles - Alpages, terres de l’été - Dauphiné - Les Delphinales, la Fontaine de Siloé - 2000

MALLEN M. - Bayle ou berger : les nouveaux gestionnaires de l’espace - Acte de la Conférence Annuelle sur l’Activité Scientifique du Centre d’Etudes Francoprovençales, Les métiers autour du Mont-Blanc - Saint-Nicolas, 18-19 Décembre 1999.

MALLEN M. - Le pastoralisme et la présence du loup - Compte-rendu des journées d’information des 25, 26 et 27 Octobre 1999. - Association des bergers et Vachers des Hautes-Alpes - Décembre 1999

© Adam ~ 2009