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Le pastoralisme : recherches, archives, images


GRAVURES PASTORALES : SUR LES TRACES DES BERGERS DANS LA VALLEE DES MERVEILLES
Musée des Merveilles, Tende, 06

Le site est dans la vallée de la Roya à 80 kilomètres au nord de Nice, sur le territoire de la commune de Tende, que se trouve la région du mont Bego située, entre 2000 et 3000 mètres d’altitude (fig. 1). Les vallées des Merveilles et de Fontanalbe sont les deux sites qui recèlent le plus grand nombre de gravures protohistoriques, et historiques de différentes périodes.

En effet, et outre les 40.000 gravures protohistoriques datant de l’âge du Bronze ancien, plus de 5.000 gravures historiques y ont été recensées datées de l’époque romaine au début du XXe siècle. Toutes ces gravures ont été incisées (pour les premières par des pointes de quartz et pour les dernières avec des outils métalliques) sur des dalles ou blocs de schistes lissés par les glaciers.

Depuis 1989, je me suis consacrée à l’étude de ces gravures historiques rassemblant plusieurs corporations (marins, nobles, militaires, dévots et bergers) ayant tour à tour entaillé les roches de dessins ou de textes.

Mon travail universitaire est centré autour des gravures de bergers, ce qui a abouti, en 1996, à la soutenance d’une thèse de Doctorat à la Faculté de Nice.

Le pastoralisme : élément dominant de l’économie locale

Jusqu’au milieu du XXe siècle, le pastoralisme est un élément dominant de l’économie de notre commune. Au début du XIXe siècle, les bergers composent 37 % de la population de Tende.

Le milieu montagnard naturel de la haute Roya n'offrant qu'une bande étroite de plaine, les terres incultes c'est à dire les alpages représentent 74% des sols de la commune. Ainsi, les bergers transhumaient-ils souvent et régulièrement chaque année entre les pâturages d'hiver sur le littoral et les hauts alpages de la commune. Ce sont d'ailleurs sur les alpages de Fontanalbe et de l'Enfer (appellation communale de la vallée des Merveilles) que l'on trouve la majorité des incisions de bergers, peut être parce qu'ils contenaient eux-mêmes des gravures plus anciennes, peut être aussi parce qu'ils sont majoritairement composés de schistes faciles et tendres à graver.

Les dessins, puis les textes pastoraux (datés pour les premiers de 1836) ont ainsi été incisés avec la pointe d'un clou en fer forgé, et non pas d'un couteau, considéré comme un objet de valeur. Le clou est alors tenu comme un crayon et produit un trait fin, peu profond, et une écriture cursive (fig. 2).

Mais, dès 1890, et devant les interdictions émises par les premiers archéologues, les bergers se sont ensuite munis de burins, de marteaux et ont incisé, par opposition, de larges et profondes incisions en lettres majuscules (fig. 3).

-Les instigateurs (visage, âges…)

993 textes signés et 72 textes anonymes à caractère pastoral, (soit 1065 écrits) ont été recensés dans les vallées des Merveilles et de Fontanalbe. Rédigés dans la plupart des cas de 1836 à 1986, et grâce aux mentions de leur nom, prénom, surnom de famille et dates de naissance de leurs textes, il a été possible d'identifier avec précision 102 bergers-graveurs' constituant 32 familles patronymiques.

Le nombre de textes écrits par chaque famille dépend :

- du nombre de membres de graveurs dans la famille

- des périodes d'estives plus ou moins longues et successives.

Avec évidence, plus il y a de bergers plus il y a de textes et plus on avance dans le temps plus il y a d'incisions, grâce surtout, à la scolarité obligatoire.

On constate que quelques individus, n'étant venu qu'une seule saison, ont été très loquaces comme Giuseppe Maiano (par exemple qui écrit 23 textes), ou ne l'on pas été du tout, comme Abbona qui n'en écrit qu'un seul.

La grande majorité de ces bergers est issue de familles tendasques (habitants de Tende) et appartiennent à la confrérie religieuse de Saint-Roch mais les quelques noms étrangers à la vallée de la Roya démontre l'usage d'embaucher de jeunes garçons-bergers originaires des communes voisines.

Par une écrasante majorité les graveurs sont de sexe masculin : on a recensé 99 hommes contre 3 femmes, rappelant que la garde en estive demeure un univers exclusivement masculin.

Riches de nombreux renseignements, les textes incisés comportent très souvent la mention de la date de naissance du graveur et de la date d'exécution de la gravure. Ainsi, avons-nous pu établir l'âge moyen des graveurs laissant ainsi apparaître que :

- 70% des textes sont écrits par des hommes âgés de 15 à 25 ans, ce sont les adolescents ou les jeunes adultes célibataires, ayant la garde du troupeau familial mais sans en être propriétaires. Ils ne sont pas non plus, sociétaires de la Confrérie des bergers Saint Roch.

- 25% des textes sont écrits par des hommes âgés de 25 à 45 ans,

- 5% des textes sont écrits seulement par ceux âgés de plus de 45 ans, (propriétaires des troupeaux et sociétaires de la confrérie).

On peut donc constater que :

ce sont les hommes les plus jeunes qui gravent, de préférence au mois d'août. Ils sont généralement originaires de Tende, non-propriétaires, donc non reconnus officiellement comme bergers, mais assurent la garde du troupeau familial.

Aux Merveilles c'est entre 1887 et 1896 et entre 1917 et 1926 qu'il y a le plus de gravures de bergers.

Autre élément très intéressant déchiffré au travers de ces textes, c'est le lien de parenté direct (grand-père, père, fils, frères, oncles et neveux) qui concerne 50% de ces bergers-graveurs. Nous avons alors constaté que c'est le lien fraternel puis paternel qui prédominent entre eux. Il est alors possible de parler de "générations" d'écrivains rupestres, où les plus jeunes auraient pu être initiés ou inspirés par leurs proches, à la pratique de graver les roches.

D'autre part, plus de la moitié des 32 familles a écrit selon une fréquence régulière et perpétuée sur des années, par la descendance. Ainsi est-il frappant de constater les périodes de règne de certaines familles.

Trois grandes familles se détachent nettement il s'agit :

- des Lanteri de 1836 à 1886,

- des Guido de 1886 à 1966,

- des Palma de 1886 à 1983.

A elles trois, ces familles couvrent la période 1836-1983, soit un siècle et demi. C'est alors sans surprise que l'on constate que ce sont les membres de ces familles qui ont gravés quantitativement le plus de textes.

Deux autres comportements sont décelables : ceux ayant gravé des textes sur des périodes courtes, mais réitérés par eux-mêmes ou leur descendance plusieurs années plus tard (c'est le cas des Sassi, des Serratore et des Toesca), ou enfin les familles produisant des écrits étalés sur plusieurs années (environ 10 ans), c'est le cas de la moitié des familles (les Alberto, les Alberti, les Arnolfo etc.).

-Les thèmatiques

Dans la plupart des cas, ces bergers sont autodidactes et ne sont pas allés à l'école, c'est donc en recopiant leur papier d'identité et en apprenant seul l'écriture qu'ils ont rédigé ces textes.

D'autre part, ces libellés intimes vont être adressés peu à peu aux passants afin d'être lu et compris. A cette fin, le patois est proscrit et tous les textes sont rédigés, plus ou moins habilement, en italien qui est la langue maternelle jusqu'en 1947, date du rattachement de Tende à la France.

La méthodologie de travail de transcription des gravures utilise un cellophane transparent afin de respecter la calligraphie de l'auteur.

Dans un deuxième temps, le texte est recopié sur un calque. Pour la présentation finale, on ajoute la transcription en italien et la traduction en français ainsi que l'échelle de la figure.

La principale difficulté, lors du relevé de l'incision vient de la nature superficielle de celle-ci, ce qui nécessite un éclairage rasant. Malgré cela, certains textes demeurent illisibles, à cause de la calligraphie peu soignée ou de l'approximation des vocables utilisés.

Parmi les thèmes abordés dans les écrits pastoraux prédomine très largement ce que j'ai appelé la signature, sorte d'écrit commémoratif où sont consigné le patronyme, la date de naissance ou de la réalisation de la gravure, et souvent le statut social et la filiation (fig. 4).

Les références météorologiques sont le deuxième sujet traité, avec une prédilection pour le temps inhabituel à la saison : pluie, grêle froid, bourrasque, vent violent, tonnerre, foudre…; En effet, les journées de grand beau temps sont que rarement signalés (fig. 5).

Les thèmes relatifs à la vie pastorale sont de nature informative, comme le nombre de bêtes du troupeau, la perte de bétail, les dangers divers, l'annonce de la date du départ (fig. 6).

La thématique des toponymes recense le nom des montagnes et des vallons de la région du mont Bego. Les bergers insistent souvent et jouent avec l'appellation de l'alpage " Enfer " comme endroit de leur désolation. La perception de leur lieu d'estive est donc, pour les bergers, synonyme d'isolement dans un lieu diabolique (fig. 7).

Les longues journées de garde et la monotonie encouragent certains bergers à la mélancolie philosophique. Ils s'expriment alors sur la solitude, l'amour, la mort, la pauvreté, la reconnaissance, l'abstinence sexuelle, le mariage, la virginité. Ou la maladie. Selon le sujet, la gravure n'est pas signée et demeure anonyme. (fig. 8).

La religion est seulement abordée à travers la fête de saint Roch, fêtée le 16 août, protecteur des bergers et de leurs troupeaux (fig. 9). Ce sont plus les festivités et l'intégration à cette corporation professionnelle qui motivent les bergers à en parler, que la religion elle-même, les pâtres étant plus superstitieux que fervents ! Il en de même pour les références militaires. (fig. 10).

Les textes poétiques et les proverbes sont assez rares et émanent de bergers plus instruits que la moyenne. On en trouve quelques-uns uns à Fontanalbe, issus de bergers lettrés ou peut être scolarisés (fig. 11).

A côté de tous ces thèmes demeurent évidemment les dessins, dont certains sont assez anciens (du moyen âge ?). Pour les plus récents, ceux du XIXe et XXe siècles, les sujets principaux traités sont des personnage où l'autoportrait de profil prédomine largement les animaux : brebis, chèvres, oiseaux ou chiens et les accessoires divers : cloches, couteaux, fleurs, etc (fig. 12 et sa transcription).

Conclusion

Jack Goody rapporte dans son livre "la logique de l'écriture" : "qu'il est important d'insister sur une propriété majeure de l'écriture, à savoir la possibilité qu'elle offre de communiquer non pas avec d'autres personnes mais avec soi-même".

Les multiples signatures de bergers témoignent de cette logique mais aussi de leur quête d'identité les situant socialement, culturellement, géographiquement et démontrant ou pas leur appartenance communale. Ensemble ces écrits attestent d'une expérience collective qui apporte une cohésion au groupe pastoral.

Aujourd'hui les familles actuelles des bergers-graveurs ignorent l'existence de ces gravures et même l'apprentissage de l'écriture par leurs aïeux. D'une certaine manière les gravures ont donc été faites en secret, seuls les collègues les connaissent mais on ne les relataient ni au village, ni en famille. C'est une sorte de " secret d'initié ", d'une pratique effectuée en huis clos servant à perdurer leur mémoire, à conjurer leurs angoisses, en ce lieu, et à perpétuer une pratique initiée par leurs lointains ancêtres 2.500 ans avant notre ère.

BIBLIOGRAPHIE

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© Adam ~ 2009