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Exposition : La routo

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L'Exposition


 


La routo

L'exposition invite à prendre la route sur les pas des bergers originaires des vallées occitanes du Piémont, pour découvrir les relations continues entre la montagne et la plaine, entre les Alpes et la Provence. Textes, objets, images, documents d'archives évoquent les trajectoires des bergers et leur travail de l'époque de la transhumance à pieds jusqu'à nos jours.  Voir diaporamas ci-dessous :   

Diaporama : HISTOIRE Diaporama : PARTIR Diaporama : METIER Diaporama : TRANSHUMANCE Diaporama : ESTIVES Diaporama : CRAU

 Histoire

 

Des pastres alpins en Provence

Les bergers sont des fils des Alpes. Depuis des générations, ils viennent exercer leur métier en Provence. Dans la plaine de la Crau (vers Arles), les noms de ces hommes, gravés année après année sur les murs des bergeries, nous parlent de leurs origines. Archives à ciel ouvert de leur émigration, ces gravures nous montrent que tous viennent des Alpes, de ces régions où, depuis environ six siècles, des milliers de moutons montent à l'estive. Les trajectoires de ces bergers et de leurs troupeaux témoignent de la densité et de l'ancienneté des relations entre montagnes et plaines dans le monde méditerranéen.
C'est à ces bergers spécialisés, au savoir-faire reconnu, que les grands propriétaires provençaux de Crau et de Camargue ‹les "capitalistes"‹ ont confié leurs troupeaux pour les mener vers l'Alpe, quand s'organisait la transhumance estivale au XIVe siècle. Leur connaissance du terrain et des bêtes va considérablement favoriser le développement de la "grande transhumance" provençale vers les montagnes des Alpes.

Sur les chemins de l'histoire

Dès le XVe siècle, l'accroissement considérable de la demande de laines pour l'industrie du drap offrit de nouveaux débouchés aux grands propriétaires d'ovins en Provence. De ce fait, la taille des troupeaux augmenta et il fallu trouver de nouveaux terrains de parcours.
En quelques années, l'espace de la transhumance provençale s'est alors agrandi. Les troupeaux sont allés plus loin vers le nord et l'est, vers le Valgaudemar et l'Ubaye. Au milieu du XVe siècle, les premiers transhumants provençaux franchissent le col de Larche et estivent en Vallée Stura. Les meilleures années, 50 à 60000 moutons venant de Crau ou de Camargue fréquentaient les montagnes de l'actuel Piémont.
Au XVIe siècle, des actes notariés effectués à Saint-Maximin en Provence, mentionnent les noms des alpages piémontais loués par des propriétaires provençaux. On y trouve les montagnes d'estive des Blanches, du Roburent et de l'Oserot (au nord de Bersezio), de Pouriac et Colombart (à l'ouest de Bersezio), du Vallon de Rio Freddo (au sud de Vinadio), du Vallon de l'Ischiator, de Tesina, de Corborant (à l'ouest de Bagni di Vinadio), de la Valletta et la Palla (au sud d'Aisone), d'Orgials (Vallon de Sant'Anna, au sud de Vinadio) et de la montagne du Resplendin (au sud d'Acceglio, en Vallée Maira).

En Provence,
la moitié des bergers venaient d'Italie

Génération après génération, l'Oisans, le Vercors, la région d'Embrun, l'Ubaye, le Champsaur, le Dévoluy et les vallées occitanes du Piémont (Italie) fournissent des pastres à la Provence.
Dans les années 20, le géographe français Philippe Arbos précise que dans cette région, la moitié d'entre les bergers viennent de l'Italie. Ils ont, en général, bonne réputation et trouvent facilement du travail. "Sur les foires, les patrons nous demandaient : -"Vous êtes piémontais?". - Oui !, alors l'affaire était faite". La pastriho provençale est alors essentiellement composée de bergers des vallées Stura, Maira et Grana. Ils quittaient chaque année leurs montagnes pour venir chercher un engagement lors de la grande foire des Rameaux à Arles. Cape pliée sur l'épaule, la biasse de cuir en bandoulière, ils portaient leur fouet sous le bras : "C'était le signe qu'ils voulaient se placer, qu'ils cherchaient un patron. Quand la courroie du fouet était autour de leur cou, c'était qu'ils avaient trouvé !" (Joseph Beltritti, né à Arles en 1911).
Simples bergers engagés à peu de frais, tondeurs des chourmo italiennes écumant les bergeries de Crau et de Camargue, ils ne restent que le temps de l'hiver ou d'une campagne de tonte. Beaucoup repartent chez eux travailler leurs terres et s'occuper de leurs propres bêtes. Mais, la passion aidant, certains deviennent éleveurs. Patiemment, avec les agnelles que le patron leur donne en salaire, avec des bêtes qu'ils achètent, ils montent un troupeau et se stabilisent en Provence. Les noms de nombreux éleveurs installés dans la région de Salon-de-Provence, Arles et Saint-Martin-de-Crau rappellent clairement leurs origines : Bruna, Beltrando, Balbis, Fossati, Giavelli, Cesano, De Clementi, Olivero, Isoardi, Porracchia, Trocello...

 Partir

 

Aller en France

Ceux qui quittent leur village pour émigrer en France ne partent pas dans l'inconnu. La plupart avaient un membre de leur famille qui partait régulièrement en Provence pour "se placer comme berger". De ceux qui étaient "là-bas", on recevait des nouvelles : " A la veillée, on entendait parler de la vie que des bergers de chez nous faisaient dans ces grands troupeaux de la Crau, la Camargue. On connaissait tout ça avant d'y être. Ça m'a donné envie d'y aller..." (Fiorenzo Arnaudo, né en 1928 à Vinadio, Vallée Stura).
Les connivences culturelles qui lient les vallées occitanes du Piémont à la Provence voisine facilitent l'intégration des nouveaux venus : "On ne se sentait pas à l'étranger en Provence". Ceux qui viennent clandestinement obtiennent rapidement des papiers qui leur permettent de travailler en France. En Provence, le nouveau migrant n'est pas laissé à lui-même, l'émigration est souvent une affaire de famille. A la fin des années 40, les frères Aldo et Guido Bottero de Pietraporzio (Vallée Stura) vont ainsi rejoindre leur oncle Stefano Belmondo : " Nous, on est venu faire les bergers en France parce que l'oncle Etienne avait des brebis. On ne partait pas à l'aventure " (Guido Bottero, né en 1933 à Pietraporzio, Vallée Stura).
L'émigration s'effectue dans le cadre des réseaux de connaissances. Des bergers, qui se trouvent en Provence à la tête de troupeaux importants, s'imposent ainsi comme d'efficaces recruteurs, embauchant des jeunes hommes de leur vallée d'origine. "C'est un ami de mon père, Guglielmo Cressi, qui m'a fait venir en France. Il était de chez nous! C'était le baïle-berger du troupeau de Jacques Bon au Sambuc en Camargue " (B.Giordano, né en 1944 en Vallée Stura).
Certains migrants restent en Provence et prennent même la nationalité française. D'autres, après quelques mois ou quelques années, retournent au pays. Battista Giordano est resté sept ans en France (de 1960 à 1967). Revenu au pays (Pontebernardo) pour seconder son père, il est aujourd'hui à la tête d'un des plus gros troupeau de brebis Sambucana de la Vallée Stura.

" Je m'en souviendrai toute ma vie de ce voyage ! "

Alfredo Giavelli (né en 1930) habite Saint-Martin-de-Crau. Originaire de Vallée Stura, il vit en France depuis 1957. Ancien berger transhumant, aujourd'hui à la retraite, chaque année il séjourne quelques mois en Vallée Stura, à Neraissa, village natal de sa femme Jolanda.
"La famille de mon père est de Ferriere. Mon père venait travailler en France, avec ma mère. Ils habitaient à Vence. Je suis né en France, mais quand j'avais trois ou quatre mois, mes parents sont retournés en Italie.
Mon frère Joseph, il avait passé la frontière clandestinement par les montagnes en 1946. Il travaillait en France comme berger du côté de Salon-de-Provence. De 1949 à 1957, il venait me chercher en moto en Vallée Stura. C'était pour faire la transhumance ; on montait tout à pied au dessus de Sisteron.
Moi, c'est Moretti qui m'a fait venir en France, c'était un grand éleveur, il était aussi de chez nous. A ce moment là, les patrons cherchaient beaucoup de bergers. Alors ils écrivaient aux mairies des villages en Italie pour leur demander s'ils connaissaient des hommes qui voudraient venir.
On est parti à plusieurs de la vallée Stura. On nous a envoyé à Milan pour passer une visite médicale. Après, on nous a amené à la frontière pour nous envoyer en France. Moi, à Vintimille j'ai pris un car pour aller chercher ma femme Jolanda et mes trois enfants qui étaient restés en Vallée Stura. On a loué un camion pour déménager. A la frontière française, à Menton, la douane ne nous a pas laissé passer : le camion n'était pas en règle... Il a fallu tout décharger et tout remettre sur un camion français! On est parti à six heures du matin et on est arrivé le lendemain à cinq heures du matin. Je m'en souviendrai toute ma vie de ce voyage !"

 Métier

 

"J'avais la passiondes bêtes..."

Le gouvernement du troupeau occupe toute l'année des bergers, sans quasiment leur laisser un jour de repos : pas de samedi, ni de dimanche, et ne parlons pas de vacances ! Leur métier est dur, mais c'est un métier de "passion": " J'avais la passion de faire le berger. Chez nous, on en avait déjà des moutons: mon grand-père gardait les brebis de la commune. Mais en Provence, il y avait de ces grands troupeaux de Mérinos. Moi j'ai la passion pour ces moutons! C'est des bêtes rustiques qui marchent bien; elles font bien pour la transhumance" (Giovanni Fossati, né en 1925 à Pietraporzio).
Race reine des élevages de Crau, le Mérinos d'Arles est issu du croisement de la vieille race arlésienne et du Mérinos d'Espagne. Les bergers et les éleveurs originaires des vallées occitanes du Piémont se sont pris de passion pour cette race. Pour tous, posséder un troupeau de Mérinos d'Arles, arborant sa marque, est la réalisation d'un rêve et le signe d'une réussite accomplie. En 1986, à Saint-Martin-de- Crau pour le bicentenaire du Mérinos en France, c'est un des plus beaux troupeaux de Crau, celui de la famille Balbis (originaire de Servagno, en Vallée Stura) qui a défilé dans les rues de la ville.
Les bergers sont également très attachés à la chèvre du Rove. Autrefois un troupeau transhumant ne pouvait se concevoir sans chèvres et boucs du Rove. Cette race aux cornes en forme de lyre faisait la fierté des transhumants. A l'époque de la transhumance à pied, les boucs rendaient de grands services, particulièrement au moment du démontagnage. "Une année, j'étais avec les Bressi en Vallée Maira, à la Pausa. On avait trop attendu à l'automne et on s'était laissé attraper par la neige. Pour passer le col Sautron (2719 m), on a mis ces gros boucs du Rove devant, ils faisaient la trace pour les brebis qui passaient à dix, quinze bêtes à la fois. Grâce aux Roves, on ne s'est jamais fait bloquer !" (Jean Blanchi,né en 1922, originaire de Stroppo,Vallée Maira).


" Les tondeurs, c'étaient tous des italiens... "

En Crau et en Camargue, la campagne de tonte commençait au mois de mars et s'achevait en mai. Beaucoup de tondeurs étaient italiens et, comme les bergers, ils étaient originaires pour la plupart des vallées occitanes du Piémont. Chaque équipe de tondeurs (la chourmo) se constituait d'une douzaine d'hommes, dirigés par un baïle-tondeur. On préparait le batadou (espace de tonte) en passant l'escoubo (le balai que les bergers fabriquaient avec du genêt) dans une partie de la bergerie. Les bêtes étaient tondues avec des forces, de grands ciseaux métalliques bien aiguisés, que les tondeurs les achetaient sur les foires. Les toisons étaient coupées avec soin. Elles devaient rester d'une seule pièce de manière à pouvoir faire le lau, c'est à dire à les nouer en boule, de manière à faciliter leur stockage.
"J'avais une passion à tondre ! Je l'ai fait vingt ans. C'était une mauvaise vie ! Il fallait coucher dans la paille... Avec notre équipe, on allait à des endroits où il y avait mille cinq cents, deux mille bêtes... Le soir, le troupeau arrivait d'en Crau, tu voyais rien qu'un mulon de laine. Tu voyais que la pointe du nez et les ongles des bêtes, tellement elles avaient de laine !" (Fiorenzo Arnaudo, né en 1928 à Vinadio)
Le travail était dur, mais les jours de tonte l'atmosphère était à la fête. Les repas étaient animés, copieux et bien arrosés. "Pour les tondeurs, on mettait une grande table. On mangeait bien. Les patrons tuaient un agneau. Les femmes se mettaient autour des gamelles et elles nous préparaient un grand plat de ravioles" (Bernardo Cesano, né en 1940 à San Michele di Prazzo, Vallée Maira). Les tondeurs, courbés sur leur ouvrage plus de douze heures par jour, souffraient de mal de dos, qu'ils soignaient par des frictions à l'essence de térébenthine. On ne s'attardait pas à la veillée : "on racontait quelques bêtises et tout le monde allait se coucher".


" Un berger doit savoir faire tous les métiers... "

On dit d'un bon berger qu'"il a l'oeil" : "Mon oncle Simon, il ne laissait pas le troupeau des yeux. Il restait comme ça, debout, les mains croisées sur le bâton. Il regardait. Si une bête ne mangeait pas, il la repérait : c'est qu'elle était malade et qu'il fallait la soigner. Pour ça il avait l'oeil !" (Bernardo Cesano, né en 1940 à San Michele di Prazzo)
Souvent isolé, en particulier lorsqu'il est en montagne, le berger doit savoir faire face à tous les problèmes. Pour soigner les bêtes, il connaît des recettes simples et efficaces :
" Quand une bête a l'oeil qui devient blanc, on prend le couteau, on lui perce l'oreille, on y met un morceau de lacet ou de laine dedans et l'oeil revient. Avant, quand une brebis avait un mal, on lui serrait la queue avec une ficelle. Quand elle devenait noire, on la perçait et douze heures après, ou vingt-quatre heures après, on coupait la ficelle. Souvent la brebis était sauvée !" (Guido Bottero, né en 1933 à Pietraporzio ).
"Un berger doit savoir faire tous les métiers. Il doit être un peu vétérinaire, un peu boucher, un peu coquin aussi, de deviner le temps qu'il va faire, s'il va y avoir un orage ou s'il y aura la neige" (Guido Bottero).
Un troupeau est un monde clos, qu'il importe de savoir gouverner et organiser. En plaine, par route, en montagne, le berger est toujours un homme très occupé. Toute l'année, à chaque étape du cycle pastoral, ses longues journées sont remplies de mille travaux, de mille pensées et de mille soucis. C'est lui qui délivre ses brebis au moment de l'agnelage, qui bistourne les béliers (qui les castre), soigne la piagne (piétin) et la rougne (gale), veille à la propreté de la bergerie, organise méthodiquement la gestion du pâturage. C'est lui qui fabrique les colliers des sonnailles, répare ses chaussures, coupe son bois de chauffage, se taille un bâton. Et il sait aussi coudre, cuisiner... Soucieux de sa liberté, il n'est pas seulement le gardien de ses brebis : le berger doit savoir faire cent autres métiers.

Les foires et les marchés, retrouvailles des bergers

Les bergers s'embauchaient pour l'estive aux foires du 3 mai (Arles) et du 6 mai (Salon). Le reste de l'année, pour trouver du travail, les bergers avaient "leurs" bars : à Arles, le Café Marseillais, le Waux-Hall, le Bar du Marché. Ils les fréquentaient chaque semaine, les jours de marché : " On allait à Arles au Bar du Marché ou à Salon au Novelty. C'étaient les bars des bergers. On ne restait pas longtemps sans travailler: un coup d'épaule contre le platane et il tombait deux ou trois patrons! Arles, c'était tous les samedis, c'était le jour du marché " (Ernest Andreis, né en 1945 à la Marmora, Vallée Maira).
En Provence, les foires de printemps ou d'automne jouent un rôle important dans le commerce des bêtes. Autour des parcs à brebis, dans les cafés, on " blague " entre bergers ; les tractations et les conversations vont bon train Les jours de foires sont également des jours de fête où l'on se réunit entre amis : " On se retrouvait le matin sur la foire et puis le midi on mangeait ensemble. Nous, c'était tout le temps entre gens de la vallée Stura, avec les Balbo, les Cressi de Camargue ou les cousins qui arrivaient de la Crau, Jean Fossati... Ma mère préparait les ravioles " (Robert Fossati, né en 1952).
Sur les foires, les bergers trouvent tout le matériel nécessaire à leur activité : couteaux, chaussures, jambières... Mais surtout ils achètent des sonnailles. Aux étals des marchands, ils les font sonner une à une avant de se décider pour telle pique, telle clappe, telle platelle, tel clavelas ou tel redon qu'ils mettront au cou de leur brebis, de leurs béliers, de leurs chèvres et de leurs boucs, en particulier pour la transhumance. Un troupeau bien ensonnaillé fait la fierté du berger.

 Transhumance

 

La routo

Pour tous les bergers, la "grande affaire" c'est la transhumance "A l'époque, on ne disait pas la transhumance, on disait qu'on faisait la routo !" La route est un mot magique qui fait briller les yeux de ceux qui ont connu l'époque des transhumances à pied ; malgré les conflits avec les riverains et les courtes nuits enroulés dans la cape, couchés à même le sol ; malgré la pluie, parfois le froid, et ce soleil de juin qui vous assoiffe...
"La transhumance, à l'âge qu'on avait, on se régalait, on rigolait... Mais faut dire que c'était pénible ! Mais enfin on était tous des jeunes; on était quatre ou cinq du même âge ensemble, on se régalait !" (Giovanni Fossati, né en 1925 à Pietraporzio)
Au départ de la Crau ou de la Camargue, il fallait deux ou trois semaines pour rejoindre les Alpes. Les troupeaux montaient dans le Vercors, le Briançonnais, l'Oisans, la Savoie, les Alpes-Maritimes, les montagnes de Haute-Provence, le Piémont.
Par route, le troupeau est une société organisée. En tête viennent les ânes, la bardo (le bât) sanglée sur le dos. Les ensarris (sacs), solidement arrimés par la cargadouiro (corde) pendent à leurs flancs ; ils renferment les affaires des bergers. Le baïle-pastre, fouet en main, règle l'allure de l'escabot (le troupeau): 2,5 à 3 kilomètres à l'heure, pas davantage... Derrière lui se pressent les chèvres et les boucs aux cous desquels on a pris soin de mettre les plus beaux redons : leur son grave rythme la marche. Les chiens battent les flancs du troupeau. Le charreton, qui au retour de la montagne ramènera les agneaux nouveaux-nés, ferme la marche. Vingt-cinq, trente kilomètres par jour, par les drailles et les carraires ‹ces chemins ancestraux‹, par les routes poussiéreuses, de village en village, traversant aussi les villes (Arles, Salon, Aix, Digne, Die, Grenoble...), le troupeau avance lentement vers les Alpes " Ce qui était beau à ce moment là, c'est que quand tu passais dans les villages, tout le monde était sur sa porte " (Giuseppe Giavelli, né en 1927 à Ferriere).

La transhumance fait rêver...

Les bergers, hommes de la marque, qui date, signe, classe ou affirme une propriété. Ils aiment à laisser des traces de leur passage : les gravures des alpages ou celles des bergeries de Crau en témoignent. Par nécessité ou par goût, les bergers ont toujours beaucoup écrit : des journaux de route, comme celui de l'entrepreneur de transhumance Noé de Barras, au XVe siècle ; des carnets entiers couverts de notes et de comptes ; mais aussi des poèmes confiés au papier ou à la pierre, comme ce texte anonyme relevé par le berger Aldo Bottero dans les alpages de Tignes :
"Souvenir d'un pauvre berger / qui tout au long de sa vie nomade / Est venu vivre ici au pied des glaciers / Où le soleil est toujours malade".
La transhumance fait rêver, elle fascine les photographes et les écrivains. Dans Hautes-terres (1948), Elian-Jean Finbert (qui fut berger en Provence) parle de son attachement viscéral à la transhumance:
" Transhumer, c'est un appel venu du fond des âges, mais aussi jailli du fond de moi-même ". Marie Mauron a consacré ses plus belles pages à la transhumance (Le royaume errant, 1964 ; La transhumance, 1951). Jean Giono l'évoque à plusieurs reprises au cours de son oeuvre (Le grand troupeau, 1932 ; Le serpent d'étoiles, 1933 ; L'Iris de Suse, 1970)
En juin 1951, un photographe marseillais, Marcel Coen, et un écrivain anglais, Maurice Moyal, accompagnent le troupeau des frères Chemin dans sa longue transhumance de Crau en Tinée (Alpes-Maritimes). Ils marchent avec les bergers, dorment, comme eux, à même le sol et mettent même un point d'honneur à prendre leur tour de garde du troupeau. Les photographies de Marcel Coen, reprises depuis dans de nombreux ouvrages sur le pastoralisme, viendront illustrer le livre (On the road to the pastures new, 1958) que Maurice Moyal tirera de cette aventure.

" On rentrait chez nous, au pays "

Dans les premières décennies du vingtième siècle, trente à quarante mille moutons quittaient chaque année les plaines de la Basse Provence pour venir dans les montagnes des vallées Stura, Maira et Grana. Installés en Provence, beaucoup de bergers et d'éleveurs originaires de ces vallées retournaient estiver au pays. Avant-guerre, Stefano Belmondo et Spirito Bruna amenèrent plusieurs années de suite des troupeaux dans les montagnes de leur village natal de Pietraporzio. Giovanni Isoardi transhumait de Berre (Bouches-du-Rhône) jusque chez lui à Castelmagno en Val Grana. Les frères Bressi de la Marmora partaient chaque année de Camargue et ralliaient la Vallée Maira.
Après la seconde guerre mondiale, les troupeaux provençaux cessèrent progressivement de fréquenter les alpages piémontais. Comme l'observe Mario Giavelli, né en 1950 à Ferriere (Vallée Stura) : " C'était plus compliqué que d'estiver en France ; il fallait payer les frais de douane et le vétérinaire. Et puis les alpages de Savoie se sont trouvés libres, il y avait moins de vaches, c'était plus valable d'aller là qu'en Italie ". (Mario Giavelli, Vallée Stura) Malgré tout, quelques éleveurs continueront à franchir chaque année la frontière... A l'exemple des frères Chiaffredo et Antonio De Clementi qui, des années 50 aux années 70, louaient les montagnes de Stroppia et de Pausa au dessus de Chiappera (Acceglio, Vallée Maira). Pour y accéder, ils devaient franchir le difficile col Sautron. Fidèle au pays, la famille Giavelli, installée en Crau, ramena chaque été son troupeau à Ferriere en Vallée Stura, jusqu'à la fin des années 80.

"Nous sommes les derniers à monter de la Crau"

Né en 1923 à Servagno (Bersezio, Vallée Stura), Lorenzo Balbis a émigré en France en 1947 ; installé à Saint-Martin-de-Crau, il s'est fait naturaliser français. Avant lui, son père et l'un des ses oncles se rendaient déjà en Provence pour se louer comme bergers. Associé à ses fils, Henri et Joseph, Lorenzo Balbis est le dernier éleveur transhumant provençal à mener son troupeau à l'estive en Italie :
" Notre troupeau est le dernier à monter de Crau en Vallée Stura. Nous étions pourtant nombreux, dans les années 1950, à revenir ici chaque été. Et moi, je suis encore là, à garder mes bêtes, avec mes chiens, à dormir dans cette cabane ".
Depuis plus de cinquante ans, le troupeau Balbis estive de part et d'autre de la frontière, au dessus du col de Larche, sur les montagnes de l'Oronaye (commune de Larche) et du Roburent (commune d'Argentera). " Nous avons eu l'occasion d'acheter la montagne du Roburent à une époque où c'était encore possible d'acheter des terres en vivant des moutons. Aujourd'hui, ça ne serait plus possible ! Nous ne le regrettons pas, c'est une bonne montagne : les bêtes sont belles quand on les redescend. Chaque année, je me dit que c'est la dernière fois que je monte. Et puis le printemps d'après, je suis encore là. C'est comme ça..., ça ne s'explique pas ! "

 Estives

 

En montagne

En montagne, pendant les quatre mois d'estive, les bergers habitent des petites cabanes de pierre, d'une ou deux pièces, souvent situées à proximité de sources, où ils puisent l'eau pour leur boisson et la cuisine. Dans ces habitations, ils rangent tout ce qui peut être utile à leur vie quotidienne et aux soins du troupeau. Le mobilier est réduit à l'essentiel : une table de bois, quelques chaises, un lit, quelques étagères encombrées de matériel, de vaisselle, de provisions : boites de conserves, pâtes, polenta, huile, vin... Le jambon cru et les saucisses pendent à un clou planté dans une poutre du plafond. Dans un coin, une cheminée ou un gros poêle. Devant la porte, un billot pour couper le bois de chauffage. Les chiens dorment dans des niches situées à l'extérieur.
Lorsqu'ils ne sont pas trop éloignés les uns des autres, les bergers s'invitent à la veillée ; on se retrouve autour d'une macaronnade et parfois d'un bon civet de marmotte, un plat très prisé... Aujourd'hui l'isolement des bergers est sans doute moins important que dans le passé. Des pistes ont parfois été aménagées pour faciliter l'accès aux cabanes d'estive, l'automobile (et l'hélicoptère) a souvent remplacé l'âne avec lequel, chaque semaine, les bergers descendaient au village chercher leur ravitaillement. Mais il existe encore des montagnes difficilement accessibles où les bergers ne voient passer personne de l'été, "seulement le patron qui monte le ravitaillement avec l'âne, et sinon comme compagnie c'est des marmottes, des vipères et des aigles !"

Au bout de la route, l'herbe neuve

"Une fois que les bêtes faisaient bien, qu'il y avait de l'herbe, ça m'est arrivé de chanter une chanson parce que j'étais heureux. J'avais fait trembler les montagnes. On m'avait entendu jusqu'au village !" (Bernardo Cesano, né en 1940 à San Michele di Prazzo).
Au bout de la route, il y a la montagne, l'herbe neuve. Fils de l'Alpe, le berger à l'estive est dans son royaume. "Je suis un montagnard, j'aime l'été quand on est là-haut avec le troupeau ! Je me sens comme chez moi !" (Bernardo Cesano).
Tous ont été estiver en différentes montagnes ; du Vercors aux Alpes-Maritimes, le domaine montagnard leur est familier. Toutefois, nombreux sont ceux qui aiment à revenir chaque année au même endroit. Giuseppe Giavelli (originaire de Vallée Stura) estive depuis trente ans à Névache dans les Hautes-Alpes, Bernardo Cesano monte à Brunissard (Hautes-Alpes) depuis seize ans. Les bonnes montagnes se transmettent : Aldo Bottero a "repris" les montagnes de son oncle Stefano Belmondo (originaire de Vallée Stura) qui estivait à Tignes en Savoie. "La famille a loué les mêmes montagnes pendant quarante-cinq ans !" (Aldo Bottero, né en 1931 à Pietraporzio).
Levé "à la pointe du jour", le berger donne le biai (une direction) à son troupeau. Il prévoit d'avance quelle partie de la montagne sera pâturée ; la gestion de l'herbe est une question cruciale. "Il faut bien mener. Arrivé à fin septembre, il faut que tu sois passé partout et qu'il y ait encore de l'herbe. Il faut aussi penser à se réserver de l'herbe pour l'automne en cas de mauvais temps". (Bernardo Cesano)
Le berger doit accompagner son troupeau par tous les temps ; il redoute particulièrement les orages. "La foudre, je la crains. Une fois je me suis fait enlever le parapluie des mains et le couteau m'a sorti de la poche ! Et un orage, ça vous pousse un troupeau dans le précipice" (Bernardo Cesano). L'automne, la neige peut arriver brusquement et bloquer un troupeau en altitude.
Autre souci, ces dernières années, les attaques de chiens errants et de loups se sont multipliées dans les Alpes. La présence du loup ‹réapparu depuis 1992 dans le Mercantour‹ empêche les bergers de laisser leur bêtes coucher librement dans la montagne. L'éventualité de subir une attaque est un facteur de stress qui décourage même les plus passionnés d'entre eux.

Jean Solda, berger

Jean Solda (né en 1918) est berger à La Bastide-des-Jourdans (Vaucluse) au pied du massif du Luberon. Sa famille est originaire de Vinadio. " Être berger‹raconte t-il‹ c'est un métier, une passion et une vocation : c'est un patrimoine qui s'est transmis dans la famille depuis mon grand-père ". Ce dernier, Maurizio Solda, né en 1854 à Vinadio, transhumait entre la Vallée Stura et la Provence, où la famille Solda a fini par s'installer.
Grande figure de l'élevage en Provence, ardent défenseur du pastoralisme dans le massif du Luberon, Jean Solda fut aussi l'un des créateurs et le président de l'association de sauvegarde de la chèvre du Rove, un temps menacée de disparition. Il a aussi, comme d'autres bergers, la passion de l'écriture: il compose des récits autobiographiques et des poèmes inspirés par la vie pastorale, par l'observation de la nature et du ciel.
Pendant 16 ans, de 1958 à 1974, Jean Solda a estivé sur le plateau du Vercors. Son alpage se trouvait sur un itinéraire très fréquenté par les touristes, ce qui n'était pas sans créer parfois quelques problèmes : " Le bétail va en montagne pour profiter de la bonne herbe, mais si à tout moment on les dérange ça ne va plus. Par exemple, le week-end et les vacances, on comptait plus de touristes que de moutons. La plupart des gens, inconscients, faisaient courir les bêtes qui s'affolent facilement ".
Aussi, pour les prévenir de la présence de son troupeau, avait-il dédié à ses " amis les promeneurs ", ce poème qu'il avait affiché aux différents accès de sa montagne.

 Crau

 

La Crau, enfer des brebis, calvaire des bergers

Située dans l'ancien delta de la Durance, à l'est de la ville d'Arles, la plaine de la Crau est une des dernières steppes d'Europe occidentale. Cette grande étendue plate, recouverte de pierres grosses comme le poing ‹des galets charriés par la Durance‹, est une terre de tradition pastorale. Les hommes y élèvent des brebis depuis 5000 ans.
Au retour de la montagne, les troupeaux stationnent pendant environ cinq mois dans les près humides situés en périphérie de la Crau sèche. A la fin du mois de février, ils déménagent vers les coussouls, les pâturages arides de la "pleine Crau", où ils restent pendant quatre mois, jusqu'au départ en transhumance. Chaque coussoul (d'une surface moyenne de 250 hectares) est borné, et les usages veulent que les limites de pâturage soient strictement respectées. Dans cette plaine qui ressemble à un désert, pousse une herbe d'une qualité rare: " L'herbe de Crau est très nourrissante. Les bêtes font bien leur ventre ! Il y avait un baïle-berger qui disait qu'une poignée d'herbe de Crau valait un sac d'herbe de Camargue " (Joseph Beltritti, né en 1911 à Arles).
"Enfer des brebis, calvaire des bergers, paradis des chiens", la Crau est un milieu difficile que les bergers aiment et redoutent à la fois. Dans cette plaine écrasée par le soleil et souvent battue par le mistral, ils mènent une vie rude, faite de longues heures à suivre et à surveiller le troupeau : une vie pétrie de solitude. Le départ en transhumance était accueilli comme une délivrance : "On se languissait de partir, parce que à l'époque dans la Crau tu voyais personne. Tu voyais le patron qui venait te porter manger toutes les semaines, autrement personne !" (Giuseppe Giavelli, né à Ferriere en 1927).

Les bergeries de Crau

Selon le jeu des locations de pâturages, les bergers changeaient assez souvent de place. Beaucoup d'entre eux ont ainsi battu toute la Crau, passant chaque année d'un coussoul à un autre : " J'ai été dans presque toutes les bergeries, je suis resté au Petit-Carton, au Retour-des-Aires, à Peyre-Estève, au Grand-Carton, au Nouveau-Carton, à Limouse, les Brunes d'Istres et d'Arles, Bouscayer... Le plus que je suis resté c'est à Pos Cros quand je travaillais pour la Compagnie Agricole de la Crau " (Giovanni Fossati, né en 1925 à Pietraporzio).
La plaine de la Crau compte environ soixante-dix bergeries bâties pour la plupart entre 1830 et 1860. Elles portent le nom de leur premier propriétaire ou celui d'un lieu. Construites sur un plan rectangulaire d'environ quarante mètres sur dix, ces bergeries peuvent en moyenne abriter mille bêtes Les ouvertures principales et le parc de contention se trouvent sur leur face sud à l'abri du mistral. La face nord comporte quelques petits fenestrons d'aération.
Les murs de cinquante centimètres d'épaisseur sont montés en galets disposés en coudoulié (en chevron) assemblés au mortier de chaux. Certains bâtiments sont construits en tapi, un mélange d'argile, de paille, de petits galets, recouvert d'un enduit pour protéger les murs des intempéries. Les angles du bâtiment, l'encadrement des portes et fenêtres sont le plus couramment en pierre de Fontvieille (B.-du-Rhône), une pierre tendre où les bergers ont abondamment gravé. Un puits, situé à proximité de la bergerie, permet de tirer l'eau pour abreuver les bêtes.
Les bergeries sont flanquées d'un petit cabanon (d'une surface moyenne de 20 mètres carrés) souvent placé à l'est du bâtiment. Ces logements frustes, au pauvre mobilier, qui sont encore souvent dépourvus d'électricité et d'eau potable, offrent peu de confort au berger.

Marquer son passage

"On gravait quand on changeait de coussoul, chaque année on était pas au même. J'avais gravé au Coucou sur un pilier en rentrant, et sur la Grosse du levant, en 1947, j'avais vingt ans..., c'était la première année que je venais dans la Crau" (Giuseppe Giavelli , né en 1927 à Ferriere). "Moi, j'avais la passion de le faire, ça. J'ai marqué toutes les cabanes où que je suis allé. Pour marquer le passage que j'avais été là. C'est un souvenir. Presque tous les bergers le faisaient" (Giorgio Reinero, né en 1909 à Canosio, Vallée Maira).
Graver, laisser sa marque dans la pierre, n'est pas seulement un loisir de berger, une chose futile ou occasionnelle. Il s'agit au contraire d'un geste qui cherche à matérialiser la mémoire d'un temps et d'un espace particulier En Crau, les bergers ont gravé leurs noms, des dates, des toponymes et des motifs ornementaux : les mêmes qu'ils aiment à sculpter sur les colliers des sonnailles (des fleurs, des têtes de béliers, des rosaces...) et qui rappellent d'ailleurs ceux que l'on trouve dans l'artisanat alpin du bois.
Les bergers des vallées occitanes du Piémont furent nombreux, ces deux derniers siècles, à laisser une trace de leur passage en Crau : Arnaudo, Beltrando, Bressi, Bruna, Fossati, Giavelli, Giordano, Lamberto, Olivero, Poracchia, Reinero, Tolosano , Trocello... Ces noms qui constellent les murs des bergeries nous parlent d'échanges, d'allers-retours, de mobilité. Ils nous invitent à considérer avec attention les trajets de ces hommes, montagnards et méditerranéens, sur les chemins de la transhumance entre les Alpes et la mer.

© Adam ~ 2009